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Palmyre : une théâtralisation diabolique

A Palmyre, l’horreur continue, distillée avec une méticuleuse cruauté : en trois mois, ce symbole antique de la gloire passée des empires d’Orient et d’Occident est devenue l’emblème diabolique des exactions de Daesh. En mai, l’EI prend la ville ; en juin, il la mine et détruit quelques vestiges majeurs. Puis le théâtre antique devient la scène d’exécutions sommaires. La semaine dernière, l’organisation diffuse largement une vidéo où le blasphème contre l’Histoire est conjugué au crime : le corps décapité de l’ancien directeur du site est pendu à une colonne de la place centrale. Aujourd’hui, un nouveau temple est détruit.

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Chaque semaine, on croit avoir touché le fond, mais sur le fameux site archéologique, Daesh creuse encore. Jusqu’à ce que ne subsiste plus qu’une affreuse plaie béante, semble-t-il, celle de l’Histoire martyrisée. Ce lundi voit se poursuivre le cercle infernal : hier, 23 août, les combattants ont détruit le temple de Baal Shamin, l’un des plus importants sur la liste de l’UNESCO.

« Daesh a placé une grande quantité d’explosifs dans le temple de Baal Shamin aujourd’hui, et les a fait exploser, ce qui a causé de grands dommages au temple », rapporte à l’AFP le chef actuel du site, Maamoun Abdulkarim, n’hésitant pas à utiliser, à la place de l’appellation usuelle de l’EI, le nom diabolique de « Daesh » qui résonne comme une malédiction.

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Temple de Baal Shamin

« La cella [partie intérieure du temple] a été détruite, et les colonnes alentours se sont écroulées », ajoute-t-il. L’Observatoire syrien des Droits de l’Homme a confirmé la destruction du temple.

L’EI, qui contrôle une grande partie de la Syrie et de l’Irak, a pris Palmyre le 21 mai dernier, suscitant la peur universelle de voir détruit ce site que l’UNESCO décrit d’une « valeur universelle exceptionnelle ».

Connue comme « la perle du désert », Palmyre, dont le nom signifie « Cité des Palmiers », est un oasis préservé de 210 kilomètres au nord-est de Damas. Son nom est apparu pour la première fois sur une tablette datant du 19e siècle av. J.-C., où le lieu décrit comme un point de passage majeur sur la route de la soie, entre le Golfe Persique et la Méditerranée.

Mais c’est sous l’Empire romain au début du premier siècle av. J.-C. et durant les 400 ans qui suivirent que Palmyre connut sa gloire universelle. Le temple de Baal Shamin fut construit en 17 ap. J.-C., et s’est enrichi sous le règne de l’empereur romain Hadrien, en 130 ap. J.-C.

Avant l’arrivée du christianisme au second siècle ap. J-C., Palmyre honorait la trinité des dieux babyloniens Bel, Yarhibol (soleil) et Aglibol (la lune). Avant que les troubles ne rendent la région instable, plus de 150 000 touristes visitaient chaque année Palmyre, venus du monde entier pour admirer la beauté des statues, les milliers de colonnes et la gigantesque nécropole de plus de 500 tombes.

Depuis, Palmyre est le théâtre de mises en scène immondes : une centaine de personnes ont été exécutées sur le site, et l’amphithéâtre antique a été pris pour arène d’une exécution publique de 25 soldats du gouvernement syrien. Après avoir miné la quasi-intégralité du site en juin, Daesh s’emploie à détruire un par un, dans une violence bien maîtrisée, les merveilles du site : la statue d’Athéna, pièce unique en calcaire, qui faisait plus de dix pieds de haut, des bustes funéraires… La plupart des pièces de valeur du musée ont été évacuées avant que l’EI n’arrive, mais les pièces in situ n’ont pas pu être sauvées. Daesh a enfin pillé une partie du site, et vendu au marché noir bon nombre de reliques de l’antique Mésopotamie.

Pour Maamoun Abdulkarim, les djihadistes « ont procédé à des exécutions au cœur du théâtre, détruit la statue d’Athéna, transformé le musée en une prison… Nos prédictions les plus sombres sont malheureusement en train de se réaliser. »

Que dire, que faire ? Chaque information, relayée par les médias du monde entier, sert sournoisement la cause de Daesh, diffusant l’effroi et la stupeur qui paralysent. Chaque médiatisation témoigne de l’efficacité d’une mise en scène diabolique, et nous fait entrer dans le jeu cruellement bien orchestré de cette tragédie à l’antique, exposée aux yeux du monde depuis un amphithéâtre dont même les ruines disparaitront bientôt. Pourtant il faut parler, il faut écrire. Non pas pour servir à nos dépends le règne du néant, mais pour dénoncer, inlassablement, et garder une trace de cette révolte, à défaut de pouvoir agir autrement.

Elisabeth Raynal

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