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Paul Nicklen : « la nature est devenue mon école et les Inuits mes professeurs »

Paul Nicklen, biologiste marin et photographe animalier canadien, se rend depuis plus de vingt ans dans les lieux les plus sauvages de la planète. Samedi 22 avril, le photographe et cinéaste a inauguré sa nouvelle galerie à New York. Aujourd’hui La Turquie était à New York pour rencontrer cette légende du monde de la photographie et de la protection de notre planète.

ALT : Comment en êtes-vous arrivé à faire de la photographie votre métier ?

Je suis né en Saskatchewan, au Canada, au milieu de la nature. À l’âge de 4 ans, ma famille et moi avons emménagé dans un village inuit de la mer de Baffin (golfe de l’océan Arctique). Sans télévision, téléphone ou ordinateur, la nature est devenue mon école et les Inuits mes professeurs. C’est alors que je suis tombé amoureux du royaume polaire. Dès lors, j’ai su qu’un jour je ferai quelque chose qui me permettrait de partager cet endroit avec le monde.

Par la suite, j’ai commencé à étudier la biologie. J’aimais déjà la photographie, mais je suis devenu biologiste à l’université de Victoria (Colombie-Britannique, Canada). J’ai rapidement été frustré par ce travail, car si les recherches scientifiques sont indispensables, la communication de leur importance est désastreuse. Parfois, les meilleurs scientifiques sont les pires communicateurs. J’ai été témoin de moments incroyable dans la nature. Par exemple, j’ai pu observer une mère ours polaire apprenant la chasse aux phoques à ses petits. Mais tout ce que nous avions à partager à ce moment c’était des données scientifiques. Les sciences sont la fondation de tout ce que nous savons, mais elles ne créent pas de connexion émotionnelle.

C’est alors que je me suis tourné vers la photographie, pour faire le lien entre les sciences et le public, raconter et partager des histoires sur la nature et l’environnement au travers de mes photos. Lorsque j’ai commencé, dans les années 1990, on parlait surtout de la protection des écosystèmes ainsi que de leurs interactions, à la fois entre elles et avec nous même.

Aujourd’hui, en tant que photographe et cinéaste, j’essaie non seulement de connecter le monde à certaines espèces, mais aussi aux différents écosystèmes qui sont aujourd’hui menacés par les changements climatiques.

ALT : Pourquoi avoir ouvert votre galerie à New York?

J’aime l’art qu’est la photographie. J’aime voir mon travail en grand, j’adore la nature et je veux que les gens entrent et voient cet espace conçu pour célébrer la nature. Je veux que les gens entrent ici et apprennent, qu’ils commencent une conversation et qu’ils m’aident à relayer ce message au monde, qu’ils parlent de ce qu’ils ont appris sur les différents écosystèmes, habitats et espèces animales. C’est ce que je voulais : créer cet espace d’échanges, de partages, dédié à la nature, au cœur d’une des plus grandes villes du monde.

ALT : Pouvez-vous nous expliquer comment vous avez l’intention d’organiser les expositions qui auront lieu dans votre galerie ?

Mon exposition est là pour rester, mais, une fois par mois, je ferai participer de nouveaux artistes afin qu’ils racontent leurs propres histoires au sujet de l’environnement et des habitats qui leur sont chers. Il y aura plusieurs thèmes lors des expositions qui seront organisées dans la galerie, mais ils porteront tous sur les enjeux environnementaux. Quant à cette première exposition, elle tourne autour du thème « polar obsession » (obsession polaire). La prochaine portera sur la vie marine ; les dauphins, les baleines, les phoques ; et celle d’après dénoncera surement le massacre des baleines.

Mon travail ne sera donc pas le seul à être exposé ici. Cristina Mittermeier sera la première à venir exposer son travail sur les différentes cultures du monde, mais aussi sur le syndrome d’avatar qui touche les populations autochtones au Brésil.

ALT : Qu’est-ce que SEALEGACY, l’organisation à qui vont revenir les fonds collectés lors des expositions ?

Nous sommes une congrégation des meilleurs communicateurs visuels du monde. On sait que tout le monde ne peut pas faire l’expérience de l’océan, alors c’est notre travail de leur amener l’océan ainsi que de leur expliquer les problèmes et les dangers qui pèsent sur les océans. Avec SEALEGACY, en connectant ces problèmes avec le monde au travers des médias visuels, nous avons une chance de toucher les masses.En tant qu’espèce émotionnelle, nous nous préoccupons des enjeux environnementaux, mais nous aspirons aussi à sortir les gens de leurs train-trains quotidiens pour qu’ils se penchent sur les dangers qui nous affectent tous. Ce n’est ni beau, ni des bonnes nouvelles, mais c’est le message qu’il faut continuer à véhiculer : le fait que la planète est en train de tomber en morceau. Pour toucher le public et faire en sorte qu’il se préoccupe des problèmes environnementaux, nous devons aller dans les habitats que les gens préfèrent.

On veut que les photos qui sont prises puissent vivre pour toujours. Je m’efforce à chaque fois d’allier l’art, la science et la conservation. Je veux que l’observateur ressente ce que j’ai ressenti lorsque la photo a été prise.

ALT : Quelle photographie vous a le plus inspiré dans votre lutte pour l’environnement?

Ce sont surement les clichés qui ont eu le plus d’impact sur le public. En tant que journaliste, photographe et messager, c’est l’objectif de ce que j’essaie de réaliser. Je veux que mon travail soit beau, puissant, qu’il soit un mélange d’art, de science et de conservation. Mon travail est d’aller chercher le public et de le transporter dans les pages de National Geographic et espérer, bien sûr, que quelqu’un achète une photo.  C’est ce qui permet à mon équipe de rester sur le terrain et de travailler. C’est la partie artistique, il faut que ce soit beau, puissant et communicatif.

Mais, le cliché qui m’inspire encore aujourd’hui, c’est une photographie que j’ai prise au Svalbard, en Norvège, à quelque 600 miles du pôle Nord. Il faisait alors 17 degrés Celsius, la plus forte chaleur jamais répertoriée dans cette région. C’était la première fois dans l’Histoire que la calotte glaciaire du Groenland et du Svalbard avait complètement fondu. Nous avons besoin de réaliser ce qui est en jeu. Pas seulement la disparition d’écosystèmes uniques au monde, mais aussi la montée des océans. Il est nécessaire que les gens comprennent que nous sommes tous interconnectés sur la planète, qu’ils prennent conscience que nous sommes reliés et dépendants à l’environnement et qu’il est important de modifier notre comportement pour aider notre planète à s’en sortir. Aujourd’hui, cette photographie est utilisée par beaucoup de gens. Léonardo DiCaprio l’utilise tout comme Al Gore dans ses discours.

ALT : Quels messages voulez-vous transmettre et à qui sont-ils destinés ?

Je m’intéresse beaucoup à la génération de ce millénaire ainsi qu’à toutes les autres. Un enfant de 13 ans a beaucoup d’années devant lui… Les jeunes sont passionnés et préoccupés quant à l’avenir de leur planète et de ce que l’on va leur laisser. Or, on leur lègue une pagaille monstrueuse. Ainsi, mon message s’adresse avant tout à eux afin de soutenir, de rallier des appuis pour la guerre écologique. Ça n’a aucun intérêt de perdre son temps à essayer de convaincre les climatosceptiques de 75 ans, je ne leur ferais pas changer d’avis et je n’influencerai pas leurs comportements. S’ils veulent manger du boeuf tous les jours, avoir sept maisons et 50 enfants, je n’y peux rien. Mais, maintenant, le Pape en parle, beaucoup de gens discutent des enjeux climatiques. On commence à voir une prise de conscience partout autour du globe.

Nous avons besoin d’une révolution, d’un changement radical. On en a besoin maintenant, car nous sommes en retard, des espèces ont déjà disparu tout comme la moitié des récifs coralliens dans le monde ainsi que 90% des poissons des océans. Que va-t-on dire? Je me demande quel va être mon héritage, est-ce qu’il sera mesuré en kilomètres carrés d’espaces protégés ?

ALT : Quel est votre avis sur la politique écologique de Donald Trump?

Donald Trump est complètement déconnecté de la réalité et des fondements de la vie sur terre. Il n’en a absolument rien à faire ! Mais, la beauté de Donald Trump c’est que les gens vont le voir gagner du pouvoir tout en se relaxant. Les citoyens prendront alors conscience de la réalité, de ce qu’est Donald Trump ; ils se réveilleront par eux même et entreprendront un changement qui, n’étant pas poussé par une quelconque politique, sera alors un changement durable. Le nouveau président américain est tellement loin et hors des sentiers… Il est tellement idiot que je pense que les gens comme toi, moi, mes collègues sont tellement contrariés et en colère qu’ils vont se regrouper et quand on comprendra que le gouvernement ne cherche pas à encourager la conservation, il sera temps alors pour nous d’amorcer le changement, d’être le changement que nous voulons être.

On ne doit pas attendre du gouvernement d’encourager le changement. Même Barack Obama n’aurait pas été capable de tout faire, il a dû marcher sur une ligne tellement fine pour faire ce qu’il a déjà fait… Lorsque la Maison-Blanche m’a appelé il y a quelques mois pour procéder à l’annonce commune que nous avions préparé Barack Obama et moi pour la protection de l’Arctique, c’était génial, c’était un pas en avant gigantesque ! Aujourd’hui, c’est du passé… Toutes les photos que j’avais sur le site de la Maison-Blanche ont été enlevées, et ce immédiatement après l’arrivée de Donald Trump.

En revanche, je vois que beaucoup de gens sont concernés, très préoccupés, voire en colère, car ils ont été mis à l’écart. Ces personnes ont une voix et mettent en place des actions personnelles en devenant végétariennes ou en cessant d’utiliser du plastique, et ce sous n’importe quelle forme.

Je ne sais pas s’il y a encore de l’espoir, mais je dois agir comme s’il y en avait toujours, sinon ma seule option serait de me jeter d’un pont.

ALT : Quelle sera votre prochaine destination ?

Dans quelques semaines, on va commencer à tourner un film sur l’impact du changement climatique sur les ours polaires. Après, nous irons à Cuba pour travailler sur leurs écosystèmes. On a tendance à travailler uniquement sur des environnements qui sont menacés, mais il faut aussi pouvoir célébrer certains écosystèmes qui sont restés intacts jusqu’à aujourd’hui. Cuba est un endroit où la nature a toujours été protégée par Fidel Castro. On peut dire ce que l’on veut sur la politique de Cuba, mais par rapport à Trump, il tenait vraiment à l’environnement.

ALT : Quelle est votre destination de tournage préférée ?

J’aime aller dans les endroits qui ont le plus besoin d’aide, des endroits qui n’arrivent pas à faire entendre leurs propres voix ou qui n’ont pas de photographes pour dénoncer les différents problèmes auxquels ils font face.

Mais plonger sous la glace en Antarctique est extraordinaire. Très peu de personnes dans le monde ont déjà eu la chance de vivre cette expérience. La visibilité est supérieure à 200 mètres, et l’on peut nager avec des manchots-empereurs de 40 kg ! C’est vraiment spécial pour moi.

Propos recueillis par Camille Saulas

 

 

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