Economie, International

Pays du bassin de la mer Noire : entre confrontation et coopération

Après 23 ans d’existence, que faut-il retenir des actions de l’Organisation de coopération économique de la mer Noire (OCEMN) ? Au lendemain de l’investiture du secrétaire d’Etat roumain aux Affaires étrangères, George Ciamba, qui s’est tenue hier au siège du secrétariat permanent d’Istanbul, le devenir de l’organisation semble pétri d’incertitudes.

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Conflit ukraino-russe, hypothétique faillite de la Grèce, autant dire que les sujets de préoccupations sont nombreux pour les pays riverains de la mer Noire. Martelant à qui veut bien l’entendre que son domaine de compétence reste cantonné à l’économie et aux opportunités commerciales, l’organisation reste néanmoins tributaire des relations bilatérales entretenues au cas par cas par les pays riverains.

La Roumanie, pays titulaire pour six mois de la présidence tournante des institutions qui régissent l’organisation, n’a pas fait exception. Le mot d’ordre de son mandat, « Construire la stabilité, améliorer la connectivité », n’offre en réalité que peu de perspectives nouvelles face à une ligne politique presque inchangée depuis l’apparition de l’organisation internationale.

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George Cambia, secrétaire d’Etat roumain aux affaires étrangères.

Soucieuse d’élaborer des mécanismes inter-régionaux de coopération, l’OECMN reste avant tout une étape préparatoire pour l’adhésion à l’Union européenne. Même si les pays membres affirment vouloir développer un espace autonome mais non concurrent de l’UE, depuis 1998, et le sommet de Yalta, ceux-ci ont fait de leur entente un tremplin pour accéder à la communauté et ses précieuses ressources financières.

La mer Noire : turbulences et instabilité

Lors de sa création en 1992, les espoirs que nourrit l’Organisation de coopération économique de la mer Noire (OCEMN) sont à la hauteur du caractère inédit de l’institution. Première exemple d’instance de coopération multilatérale dans cette région comptant parmi les plus instables du monde, l’organisation a de quoi étonner tant les relations diplomatiques des pays riverains demeurent conflictuelles.

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Siège du secrétariat permanent d’Istanbul.

Certains pays, tout juste émancipés du giron soviétique, ne manifestent que peu d’empressement à intégrer un organisme soumis aux standards européens. Encore vives, les discordances politiques ralentissent un processus décisionnel alors fragmenté entre plusieurs institutions concurrentes.

C’est donc un agenda prudent qui soulève finalement le consentement des pays. Ses maîtres-mots : développement économique et sécurité régionale. Sous-exploité jusqu’au début des années 1990, le grand corridor maritime vers l’Europe et l’Afrique que constitue le bassin de la mer Noire fait alors l’objet de plusieurs aménagements destinés à augmenter le transit des ressources naturelles présentes en quantité dans la région.

La chute de l’URSS est d’ailleurs propice à cette évolution : véritable « lac soviétique », la mer Noire évolue à compter de la dissolution du pacte de Varsovie en juillet 1991, en une zone multinationale où chaque pays défend vigoureusement son pré carré.

Quant au versant sécuritaire, il est tout aussi délicat à mettre en œuvre. Au cours des années 1990, la crise yougoslave, qui plonge les Balkans dans le chaos, hypothèque pendant un temps l’instauration d’une paix durable dans la région. Les marques de soutien de l’Europe, pourtant nombreuses, ne trouveront pas écho chez les pays du bassin de la mer Noire.

La communauté européenne manque en effet de cohérence dans sa politique extérieure et ses garanties militaires demeurent trop faibles pour rassurer les divers gouvernements. Le champ est laissé libre en dernier recours aux Etats-Unis qui, en permettant l’intégration de plusieurs pays clefs à l’OTAN, s’ouvrent une façade sur le Proche-Orient, centre de toutes leurs attentions. En 2015, pas moins de 5 des 12 pays de l’Organisation de coopération économique de la mer Noire, ont intégré « l’alliance atlantique », (Albanie, Bulgarie, Grèce, Turquie, Roumanie).

Horizon européen et épreuves : un contexte géopolitique trouble

 « Le bassin de la mer Noire possède un avenir riche d’opportunités mais son présent est affecté par une communauté de problèmes, de l’état désastreux de l’environnement aux conflits de frontières, en passant par le retard économique. », écrivait l’ancien haut fonctionnaire européen français Jean-François Drevet.

La gestion des problèmes auxquels s’est confrontée l’OCEMN au cours des 23 ans ayant suivi sa création à Istanbul, n’a pas été chose facile. L’émergence même de cette entité régionale a suscité des interrogations. Point stratégique de l’affrontement Est-Ouest qui avait verrouillé les relations internationales pendant près d’un demi siècle, l’association des pays riverains de la mer Noire devait relever un défi presque impossible : rallier à la même cause, membres de l’OTAN, et anciens satellites de l’URSS, pays orthodoxes et musulmans, aux antécédents parfois houleux. Toute la difficulté de la tâche se résume d’ailleurs dans un célèbre adage toujours d’actualité : « la région n’a en commun que la mer ».

On ne peut que remarquer à ce titre, les nombreuses tensions qui agitent toujours l’espace régional. Membre éminent de l’OCEMN, la Russie est encore sous le coup de sanctions européennes suite à l’annexion illégale de la Crimée en 2014. En plus de ternir ses relations diplomatiques avec l’Ukraine, autre pays membre de l’organisation, cette situation politique suspend la participation de la République russe aux concertations de l’OCEMN.

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Autre sujet de conflit dans l’organisation : les rapports roumano-serbes. Traditionnellement partisan de la Serbie, la Roumanie a fait volte face en 1999 en autorisant un pont aérien sur son territoire pour permettre aux forces occidentales de bombarder Belgrade. Il en résulte une rancœur tenace entre les anciens pays alliés, qui nuit profondément aux relations bilatérales d’une part, mais aussi aux négociations annuelles des pays de l’organisation de coopération économique de la mer Noire.

Enfin, parmi les enjeux clés qui rythment l’évolution de l’organisation, il y a certainement le défi de l’Union européenne. Sans jamais se cacher, les partenaires de la mer Noire ont multiplié les signes d’ouverture envers Bruxelles, parfois au détriment des efforts qui auraient pu optimiser leur coopération multilatérale. Du côté européen, l’intérêt pour la région a été étonnement tardif. Ce n’est qu’à partir de 1989, et la chute du bloc de l’Est, que le souci de réunifier le continent conduit l’Union européenne à intégrer les ex-Etats communistes.

En 2007, une nouvelle étape est franchie avec l’adhésion de la Bulgarie et de la Roumanie à la communauté. Par ce moyen, l’UE réussit à repousser ses frontières réalisant par la même occasion un ancrage sans précédent au sein de l’espace balkanique. L’initiative relève avant tout de raisons politiques puisque qu’aucun des deux pays ne répond véritablement aux critères de Copenhague, du moins sur le plan économique.

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Mais l’Union européenne offre-t-elle toujours le même attrait pour les pays riverains de la mer Noire ? L’incertitude importante qui règne sur le cas de la Grèce, qui siège par ailleurs à l’OCEMN, semble avoir ralenti la belle dynamique à l’œuvre.

La victoire du « Non », au référendum organisé par le gouvernement Tsípras, toujours en attente de financement supplémentaire pour répondre aux injonctions de ses créanciers, affaiblit la voix du pays au sein de l’Organisation de coopération économique. Plus grave encore, la possible sortie d’Athènes de la zone euro et une faillite de l’Etat aurait une incidence directe sur le secteur bancaire de plusieurs pays membres de l’OCEMN, à commencer par la Bulgarie et la Roumanie dont les banques possèdent de nombreux actifs grecs.

Matéo Garcia

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