Culture, Découverte, Société

Pelin Özer, poète née en quête de nouveauté dans l’écriture

C’est par une journée fraîche et ensoleillée que je débarque sur l’île de Büyükada pour retrouver la jeune et talentueuse écrivaine Pelin Özer. Elle m’attendait avec le sourire sur l’embarcadère. Nous nous sommes alors dirigées vers la magnifique maison blanche où elle a écrit son dernier roman « Beyaz Ev » (Maison Blanche). C’est là que nous avons parlé de son parcours d’écrivain entre la poésie et le roman.   

Pouvez-vous nous parler de vous ?

Je suis quelqu’un qui vit plusieurs âges à la fois. Parfois, j’ai le sentiment d’être une enfant. D’autres fois, j’ai l’impression d’être une jeune fille, mais aussi d’être une vieille femme. Dès lors, les années, les dates et les chiffres ne me caractérisent pas beaucoup. Cependant, je puis dire que j’écris depuis que ma main tient un stylo. Je considère que ma patrie, c’est la poésie, parce que je suis née pour elle. La première chose que j’ai appris à écrire, c’est un poème. Le premier événement qui m’a vraiment enthousiasmée a été la naissance de mon cousin, et j’ai écrit un poème à cette occasion. Ensuite, à vingt ans, la perte de ma grand-mère m’a affligée. Je lui ai alors dédié une élégie, puis j’ai cessé d’écrire de la poésie. Peut-être ai-je pensé que la poésie est un genre si fragile que je craignais de ne pouvoir le porter, ou peut-être que, si je fuyais la poésie, je pourrais avoir une vie plus réelle. Oui, j’ai mis la poésie entre parenthèses, mais pas le fait de devenir écrivain. J’ai commencé à travailler avec beaucoup d’enthousiasme à l‘âge d’or des pages culturelles du journal Cumhuriyet. Pendant environ un an et demi, j’ai fait la connaissance de maints poètes, écrivains et artistes turcs et étrangers que je désirais rencontrer. Ensuite, je me suis lassée du journalisme et je me suis intéressée à l’édition. J’ai travaillé aux éditions İyi Şeyler Yayıncılık et Yapı Kredi Yayıncılık, puis pour le magazine Kitap-lık. J’ai travaillé avec Enis Batur, j’ai eu la chance de préparer l’édition des ouvrages de Leylâ Erbil, d’Orhan Duru, de Sabahattin Ali, mais également de me lier d’amitié avec Ilhan Berk et d’échanger nos points de vue à propos de ses poèmes… Lire, écrire, converser avec Enis Batur pendant des heures… Tout cela m’a formé. La merveilleuse bibliothèque française d’Enis Batur était à notre disposition. À 26 ans, je faisais un magazine et j’en dirigeais le comité de rédaction, j’ai assumé.

Comment y êtes-vous revenue ?

À mes trente ans, quelque chose s’est produit en moi. J’ai rompu mon vœu et commencé à écrire de la poésie, et ma vie a soudain changé. Curieusement, j’ai commencé à écrire mon journal intime. À cette époque, je lisais le livre de Latife Tekin, Ormanda Ölüm Yokmuş (« Pas de mort dans la forêt »). Et cette œuvre a été pour moi un réveil, une étape importante. Je l’ai lue sept fois. Parce que ce livre m’a soufflé d’écrire, de ne plus rien étouffer en moi. À l’époque, je collaborais avec une maison d’édition et c’est par leur intermédiaire que j’ai envoyé une lettre où j’énumérais dix raisons de faire un livre sur Latife Tekin, en m’inspirant du texte de Roland Barthes « Dix raisons pour écrire ». Mon téléphone a sonné, Latife a appelé…

Je suis allée à l’Académie Gümüşlük pour retrouver Latife Tekin et cela marqua le début de mon parcours d’écriture. Mon but n’était pas juste d’interviewer l’écrivain, je voulais être témoin de sa vie. Nous avons parlé pendant des heures, nous nous sommes tues pendant des jours. Ma rédaction a duré trois ans. Mais je m’étais fixé un objectif : nous devions faire souffler un vent nouveau.

J’avais une seule obligation : ne pas poser de questions. La personne qui réaliserait l’entretien devrait se cacher, mais y resterait toujours présente. Comme un espoir. Il se cachera, mais se diffusera. Ce fut à la fois très difficile, et aussi un mode opératoire très différent. J’avais alors 30 ans, et Latife, 45 ans. C’est en fait l’histoire de deux femmes, l’une écrivaine débutante, l’autre écrivaine précoce. Lors de notre première rencontre, Latife m’avait dit : « Toi, tu es venue ici pour écrire ton propre livre », et : « Toi, tu n’écriras pas seulement des poèmes et haïkus, mais aussi des romans ». Je pense qu’elle a vu la détermination en moi.

Puis mon livre Le 17 juin a été publié. Mais il a fallu cinq ans pour que ce livre prenne vie. Je l’ai écrit trois fois. Le récit était difficile à mettre en œuvre parce que c’était l’histoire de ma vie, mon autobiographie. De plus, je voulais l’écrire d’une manière tout à fait neuve. En fait, je cherche toujours l’innovation. Je réfléchis à ma conceptualisation. Alors que le langage poétique est intemporel, sans lieu et asexué, nos personnages de romans ne me paraissent pas très pertinents dans un contexte où le genre est devenu si compliqué. ll m’a été également difficile de publier ce livre. La première maison d’édition l’a rejeté ; quant à l’autre, je n’ai pas obtenu de réponse pendant deux ans. Finalement, une maison d’édition, Alef, l’a beaucoup apprécié et l’a publié. Quand le livre a été primé, j’en ai éprouvé une grande joie.

Comment est venue linspiration de votre dernier livre, Beyaz Ev ?

Cette maison, elle m’a semblé attendre son auteur. D’une certaine manière, la relation de l’auteur avec son objet est la même que celle avec son écriture. Ce livre m’a aussi véritablement installée dans cette maison, parce qu’elle m’a acceptée. Dans la maison, j’ai toujours éprouvé un sentiment de crainte, de timidité, de panique, de peur, d’anxiété, de plaisir, de légèreté, de distance, de fidélité et d’enthousiasme. Il s’agissait de trouver ma voie, et quand je suis arrivée dans cette maison j’étais enceinte, mon enfant y est né et j’ai fondé une famille. C’était comme un rêve. L’époux que je cherchais dans Le 17 juin, c’était Mehmet ; et Beyaz Ev était la maison que j’y avais rêvée et décrite. Une fois le livre terminé, j’ai pu le dire avec certitude.

Parlez-nous du processus d’écriture de Beyaz Ev ?

J’ai commencé à prendre des notes, j’ai beaucoup marché sur l’île et, en marchant, je cherchais comment faire quelque chose de nouveau, et comment donner la forme la plus efficace à la fiction de la maison. Pour la première fois, le livre m’est venu avec son titre, Beyaz Ev, « La Maison Blanche ». Ce titre était très important pour moi. La Maison Blanche, c’est à la fois une réalité et une métaphore… À la fois réelle et non réelle, la Maison Blanche est un rêve, mais elle est réelle. En ce qui concerne le contenu du livre, ce ne sera pas un poème, me suis-je dit. Ce sera un roman, mais je me demandais comment il serait. Pour être claire, je n’ai jamais eu l’intention d’écrire l’histoire de la maison. La relation entre le propriétaire Ertan Mestçi, qui avait rénové la maison, et les objets n’était pas matérielle, elle était très sentimentale. Oui, cette maison a une âme, et c’est Monsieur Ertan Mestçi qui l’amène à s’exprimer. Je me suis dit que j’allais écrire avec mes sens et cette découverte m’a soulagée. J’ai décidé aussi que ce serait une charpente. En ce sens, il m’aurait été facile d’écrire de la poésie, mais je ne voulais pas cela, je voulais m‘attarder sur les phrases – de même que je voulais rester à la maison. C’est le même type de demande, c’est comme si j’en revendiquais la propriété. Mais dans cette maison, je ne voulais pas de titre de propriété, c’est comme si je voulais la mériter et que la maison me veuille. C’est pourquoi je me suis dit que j’allais écrire patiemment, en l’écoutant, la touchant, la sentant… Et qu’ainsi j’établirai ma relation avec la maison. La maison a vraiment parlé et moi, j’ai écrit.

Quelle est la particularité de ce livre ?

La cyclicité tient une place très importante dans la structure du livre. J’ai voulu que chaque passage du livre contienne des phrases importantes à souligner. La plupart des livres sont trop denses, je voulais une structure aérée. Je pense que cela donne la fluidité de réfléchir sur chaque phrase lors de leur rédaction, de se demander si cette phrase est aboutie, fonctionnelle ou nécessaire. Inutile de dire que la simplicité est importante. Dans ce livre, je devais penser en ouvrier du bâtiment, comme pour les dalles de pierre qui doivent être choisies en fonction du sol. Il devait en découler un texte que je pourrais envelopper de mes deux mains. Latife Tekin a fait un très bon commentaire concernant le livre : « En lisant ce livre, je pouvais te voir marcher dans la maison », dit-elle. Oui, je me transformais en maison puis je revenais à mon état initial. Vous savez, c’est comme accéder à une sorte d’état mystique. C’est à cause de cela que l’écriture de ce livre m’a pris sept années. Disons que sur cinq années d’écriture, trois années étaient très intensives. J’ai mis le point final au moment où je suis restée sans souffle. Et l’œuvre que j’ai construite était si compatissante qu’elle a accepté. C’est donc l’histoire d’une transformation, la maison et moi sommes devenues une seule entité. À la fin, la maison est devenue moi, et moi, la maison. Le livre je l’ai écrit toujours à la maison, j’allais au dernier étage, je fermais ma porte et j’écrivais en lisant à haute voix.

Propos recueillis par Mireille Sadège, rédactrice en chef

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