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Pierre Bergé, la perte d’un mécène engagé

Vendredi 8 septembre, l’homme d’affaires engagé dans la vie politique et militante est décédé à l’âge de 86 ans, à Saint-Rémy-de-Provence (Bouches-du-Rhône), des suites d’une myopathie.Connu pour avoir été le compagnon d’Yves Saint Laurent, avec qui il était pacsé, Pierre Bergé était un homme déterminé. Homme cultivé, il s’est toujours battu pour ce qui lui semblait juste et d’abord pour sortir de son milieu.

Enfant unique d’une famille modeste, mais cultivée, il quittera à 17 ans les Charentes-Maritimes, sans son bac en poche, pour se rendre à Paris où il avait l’intention de mener la grande vie et vivre librement son homosexualité.

Entre Paris, la Provence et Marrakech, ce lecteur assidu a fréquenté les grands de ce monde parmi lesquels on compte Jacques Prévert, Albert Camus, mais aussi Vercors, Jean Paulhnan, Maurice Rostand, Robert Jospin (père de celui qui deviendra par la suite Premier ministre), ou encore Jean Giono – écrivain et ami qu’il admire -, Christian Dior, Jean Cocteau, Françoise Sagan, la comtesse Charles de Breteuil, les Krupp von Bohlen und Halbach, Hélène Rochas, Thadée Klossowski, Loulou de la Falaise, Adolfo de Velasco, Guy et Marie-Hélène de Rothschild, et bien sûr Bernard Buffet ainsi que celui qui sera son compagnon pendant 18 ans : Yves Saint Laurent.

Des rencontres providentielles

C’est au sein du comité de soutien Garry Davis, ancien pilote de l’US Air Force, qu’il a rencontré André Breton, Vercors, Jean Paulhan et Albert Camus qui a signé des articles pour La Patrie mondiale dont Pierre Bergé était le rédacteur en chef.

Mais c’est un coup de foudre qui « frappa à la vitesse de l’éclair », comme l’écrira l’intéressé plus tard, pour le jeune peintre Bernard Buffet qui a chamboulé une première fois sa vie.

Pierre Bergé, écrivain à ses heures, s’occupait pour le compte de Bernard Buffet des relations avec les marchands d’art, les acheteurs venus du monde entier ainsi qu’avec les critiques d’art. Malgré les critiques de la part de certains quant à la gestion de Pierre Bergé des affaires de son compagnon, en bon agent de l’artiste peintre, le succès est au rendez-vous tout comme la vie luxueuse à laquelle il aspirait depuis son enfance. Alors que l’argent commençait à foisonner, le carnet d’adresses s’est rempli rapidement de noms prestigieux tels Cocteau, Giono et Roger Martin du Gard.

En 1957, c’est lors de l’enterrement de son ami Christian Dior que Pierre Bergé a croisé pour la première fois un jeune styliste de la maison Dior, Yves Saint-Laurent. Celui qui sera le grand amour de sa vie bouleversera sa vie une seconde fois. En effet, si Pierre Bergé ne s’intéressait alors pas au milieu de la mode, cela va vite changer puisqu’il a finalement décidé de prendre sous son aile Yves Saint Laurent, alors en difficultés pour reprendre la succession du grand couturier.

Alors que son peintre tombe amoureux de la muse et mannequin Annabel May Schwob de Lure, qu’il épousera, Pierre Bergé s’installe de son côté à Paris avec son nouveau protégé. Une étape importante dans sa vie sentimentale comme professionnelle.

C’est à ses côtés qu’Yves Saint Laurent deviendra le grand nom qu’on connait aujourd’hui, l’icône de la mode et du luxe. Ensemble, ils fonderont le 7 septembre 1961 la maison Yves Saint Laurent. C’est alors qu’ont débuté leurs « plus belles années », celles qui ont inspiré cinéastes, romanciers et journalistes, et durant lesquelles l’on a assisté à de la création du Parfum Y et Opium, ainsi qu’à l’ouverture de leur première boutique de prêt-à-porter. Sans Pierre Bergé, Yves Saint Laurent n’aurait très certainement jamais été Yves Saint Laurent. L’empire du luxe n’aurait jamais existé, c’est du moins ce que pensait très certainement Yves Saint Laurent qui décrit leurs relations en ces termes : « Sans toi, je ne serais peut-être pas celui que je suis. Sans moi, je ne l’espère, mais je le pense, tu ne serais pas ce que tu es. Ce grand aigle à deux têtes qui cingle les mers, dépasse les frontières, envahit le monde de son envergure sans pareille, c’est nous. »

Si Pierre a toujours tenté de protéger au mieux Yves Saint Laurent, ses intérêts privés comme professionnels, vivre dans un milieu privilégié couplé à une existence oisive avec une telle star au tempérament tumultueux fut une épreuve. Entre luxe, fêtes, drogue et alcool, Pierre Bergé et Yves Saint Laurent finiront par se séparer en 1976. Néanmoins, comme l’illustrent les expositions itinérantes des collections et des croquis d’Yves Saint-Laurent que Pierre Bergé a organisé à travers le monde, ce dernier a continué à admirer et à aimer son ancien compagnon jusqu’au décès de celui-ci, en 2008.

Un homme engagé aux multiples casquettes

Si le propriétaire de la brasserie de luxe Prunier, d’une société de vente d’art ainsi que du magazine militant gay Têtu était connu dans le milieu des affaires comme un excellent gestionnaire, il a aussi œuvré dans les coulisses du pouvoir en soutenant notamment François Mitterrand. Une amitié qui sera critiquée, mais qui n’empêchera pas cet homme de gauche de financier les campagnes électorales de Bertrand Delanoë, de Ségolène Royal ou encore d’Emmanuel Macron, tout en critiquant la campagne de François Fillon qu’il estimait représenter « la France pétainiste ».

Président du conseil de surveillance du quotidien le Monde ainsi que du comité Mac Orlan et du comité Cocteau, mécène oeuvrant pour la démocratisation culturelle, il a été militant de l’Association pour le droit de mourir dans la dignité, il a soutenu avec ardeur l’organisation SOS racisme, la recherche contre le Sida – il était président de la fondation Sidaction -, ou encore la procréation médicalement assistée ainsi que la gestation pour autrui pour les couples homosexuels.

Sans surprise, celui qui a financé de nombreux évènements de la vie culturelle française a milité pour le « mariage pour tous », attaquant les opposants de façon virulente dans des tweets caractéristiques de son franc-parler : « Si une bombe explose sur les Champs à cause de la Manif pour tous, ce n’est pas moi qui vais pleurer ».

Pierre Bergé tire sa révérence avec dignité

« Charmant, déterminé, colérique, généreux, autoritaire, érudit, passionné de lecture, d’opéra et de peinture, toujours entouré, puissance économico-culturelle incontournable ». Voilà quelques mots utilisés par les grands quotidiens français depuis vendredi pour décrire celui qui voulait partir en ayant tout réglé et lorsqu’il le déciderait.

En mars 2017, Pierre Bergé avait donc épousé le magistrat Madison Cox, son exécuteur testamentaire et dernier amour, qui s’assurera que ses dernières volontés soient respectées. Car l’homme avait encore beaucoup de projets, notamment celui de finaliser les deux musées dédiés à Yves Saint Laurent, à Paris et à Marrakech, dont il aurait aimé participer à l’inauguration en octobre prochain.

Après une vie on ne peut plus romanesque, Pierre Bergé sera incinéré le 12 septembre « dans la plus stricte intimité ». Néanmoins, impossible d’oublier la façon bien à lui de combattre la maladie, la tête haute.

Camille Saulas

 

 

 

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