International, Politique

La position des candidats à l’élection présidentielle française envers la Turquie

En raison des débats relatifs au processus d’adhésion à l’Union Européenne (UE) dans lequel elle est engagée, la Turquie est régulièrement évoquée au cours des élections françaises, dont elle constitue un thème récurrent. Or, la campagne présidentielle de 2017 semble faire exception, la question turque ayant été relativement peu abordée par les candidats – comme d’ailleurs plus généralement de nombreux thèmes de politique étrangère. On peut néanmoins noter que, si aucun n’a développé de discours aussi hostile à la Turquie que l’avait fait Nicolas Sarkozy en 2007 et 2012, la très grande majorité d’entre eux apparaît comme peu favorable aux intérêts turcs. Aux points d’achoppements traditionnels entre Ankara et les politiques français (à savoir : le processus d’adhésion turque à l’UE ; la qualification des massacres de 1915) sont venus s’ajouter des désaccords sur l’action turque en Syrie, la gestion des réfugiés et la question kurde.

Une méfiance récurrente au sein des partis traditionnels

François Fillon incarne parfaitement les ambigüités des candidats traditionnels vis-à-vis de la Turquie. Fondamentalement, l’ancien Premier ministre de Nicolas Sarkozy ne paraît pas résolument hostile à Ankara : en 2004, il se prononçait même en faveur de l’adhésion turque à l’Union Européenne, une position qui tranchait alors avec la vision dominante à l’UMP. Depuis, le candidat libéral-conservateur a durci son discours. Il s’oppose désormais au processus d’adhésion, et a vigoureusement critiqué le gouvernement français quand ce dernier a autorisé un meeting turc à Metz en faveur du « oui » au référendum constitutionnel du 16 avril. Son entourage témoigne de cette ambivalence : si François Fillon est soutenu par Valérie Boyer, dont les prises de position sont résolument hostiles à la Turquie, il a également reçu le soutien (certes plus nuancé depuis les révélations du Canard Enchaîné) de Gérard Larcher, chef du groupe d’amitié France-Turquie au Sénat.

Emmanuel Macron est également dans l’ambigüité ; globalement, le candidat libéral ne paraît pas hostile à la Turquie. Il a néanmoins critiqué, comme François Fillon, le meeting de Metz ; il s’oppose également à l’accord signé entre l’UE et la Turquie au sujet des réfugiés. Benoît Hamon, pour sa part, apparaît comme plus favorable aux intérêts turcs. Il est le seul parmi les principaux candidats à avoir soutenu le gouvernement au sujet du meeting de Metz ; s’il n’est pas favorable à une entrée immédiate de la Turquie dans l’UE, il ne s’y est jamais opposé frontalement, et souhaite une « désescalade » des rapports turco-européens. Néanmoins, son appartenance à un parti, le Parti Socialiste, traditionnellement proche des revendications arméniennes, pourrait limiter son action vis-à-vis de la Turquie.

Une hostilité d’ordre géopolitique chez les candidats nationalistes et souverainistes

Les nationalistes français sont traditionnellement opposés à l’entrée de la Turquie dans l’UE – une situation parfois paradoxale, au vu de leur propre volonté de quitter cette organisation. Depuis 2011, ils s’opposent également à l’action turque en Syrie, lui reprochant notamment de favoriser les mouvements djihadistes sur place.

Marine Le Pen est sur une ligne assez dure vis-à-vis d’Ankara. Elle s’oppose totalement à son adhésion à l’UE, ainsi qu’à l’accord sur les réfugiés. Elle critique également le soutien de la Turquie aux rebelles syriens, et accuse même le pays d’entretenir des liens troubles avec l’organisation de l’État Islamique (EI). Bien naturellement, elle a également critiqué la décision du gouvernement français d’accueillir le meeting de Metz. Marine Le Pen apparaît donc comme une adversaire claire et nette des ambitions turques. En revanche, elle s’est toujours opposée aux lois mémorielles, notamment à la loi Boyer de 2011, relative à la tragédie arménienne et interdisant de contester son caractère génocidaire. Nicolas Dupont-Aignan se trouve globalement sur la même ligne. Le candidat souverainiste a longtemps fait de la Turquie, et du refus de son entrée dans l’UE, un thème de campagne majeur. Mais chez lui aussi, cette rhétorique s’est légèrement affaiblie pour être remplacée par une critique très dure du rôle d’Ankara en Syrie.

En revanche, François Asselineau tient, au sein du camp souverainiste, une position particulière. S’il s’oppose également à l’action d’Ankara en Syrie, considérant les rebelles syriens comme des pions occidentaux et saoudiens pour déstabiliser le régime de Bachar al-Assad, il ne s’oppose pas à l’adhésion turque à l’UE. Et pour cause ! Lui-même a fait de la sortie de cette organisation le cœur de sa campagne, et considère donc qu’une intégration de la Turquie n’est pas un problème en soi. Le candidat du « Frexit » se montre de plus favorable à une coopération franco-turque resserrée ; il a d’ailleurs très vivement condamné le putsch manqué du 15 juillet 2016, y voyant même une possible manœuvre américaine.

Les candidats anticapitalistes et l’épineuse question du PKK

Le rapport des marxistes français à la Turquie est assez complexe. Hostiles à Ankara au temps de la guerre froide, en raison de l’anticommunisme du gouvernement turc, ils se sont ensuite rapprochés du pays en saluant sa démocratisation dans les années 1990 et surtout 2000. Mais s’ils soutiennent son adhésion à l’UE et s’opposent à toute hostilité « civilisationnelle » (fondée, donc, sur la religion des Turcs) à la Turquie, ils soutiennent aussi le PKK, mouvement terroriste réclamant la création d’un Kurdistan autonome.

Cette complexité ressort parfaitement dans les propos de Philippe Poutou. Ce dernier est résolument favorable à l’entrée de la Turquie dans l’UE. Mais dans le même temps, il dénonce ce qu’il considère « la personnalisation du pouvoir » par le président Erdoğan et soutient le PKK, réclamant qu’il ne soit plus considéré comme terroriste. Nathalie Arthaud partage la même position, mais l’exprime de manière plus discrète, l’international n’étant pas une priorité de son programme. Quant à Jean-Luc Mélenchon, sa position est plus offensive. Soutenant également le PKK, il lie la question kurde à la question syrienne, voyant les mouvements kurdes comme des alliés dans la lutte contre l’EI, et accusant la Turquie de faire le jeu de ce dernier. Il est par ailleurs plus réservé sur l’adhésion turque à l’UE, car il considère que cela serait une occasion pour le patronat européen d’exploiter les ouvriers turcs.

Bien que devenue un enjeu électoral secondaire, la Turquie engendre donc toujours la méfiance aux yeux des principaux candidats à l’élection présidentielle. Davantage que le processus d’intégration à l’UE, ce sont désormais les questions liées à la Syrie et à la géopolitique qui s’ensuit (Kurdes, réfugiés, droits de l’homme) qui sont critiquées. Si Benoît Hamon ou François Asselineau sont plutôt favorables à une bonne entente avec Ankara, la plupart des autres candidats devront donc, en cas de victoire, aplanir de nombreux différends.

Aurélien Denizeau

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