Politique

Pour le Premier ministre turc, la Turquie est déjà un régime présidentiel

Alors que les débats vont bon train depuis plusieurs mois sur la révision de la Constitution turque et l’établissement d’un régime présidentiel, le nouveau Premier ministre turc a de nouveau tenu le 2 et le 3 juin dernier des propos en faveur de cette modification d’envergure du système politique turc.

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Un sujet qui a poussé Ahmet Davutoğlu vers la sortie

Nombreux étaient les désaccords qui ont éclaté entre l’ancien Premier ministre turc, Ahmet Davutoğlu, et le Président de la République. Ceux-ci ont d’ailleurs causé le départ de l’homme du poste de chef du parti au pouvoir et de Premier ministre.

Entre l’Accord sur les migrants, le droit de la presse ou encore la reprise du conflit kurde, les divergences entre le Premier ministre et le Président turc ne manquaient pas.

Mais, il semble que ce soit la modification de la Constitution et la mise en place d’un régime présidentiel qui ont fini par mettre fin au duo Davutoğlu-Erdoğan, qui avait commencé officiellement en 2009 lorsqu’Ahmet Davutoğlu succéda à Ali Babacan au poste de ministre des Affaires étrangères.

Binali Yıldırım, défenseur du régime présidentiel

Le nouveau Premier ministre turc, Binali Yıldırım, a quant à lui opté pour une autre option en offrant son soutien indéfectible au Président sur le sujet, qui s’est notamment traduit le 2 juin dernier lorsque celui-ci s’est exprimé devant les élus provinciaux du Parti de la justice et du développement (AKP).

Selon les médias nationaux, lors de la réunion de l’AKP, le Premier ministre turc aurait tenu les propos suivants : « Peu importe ce que dit la Constitution, la responsabilité politique de notre Président a de facto déjà commencé […] l’élection directe du Président est une étape importante de l’histoire de notre démocratie. Un Président qui a reçu entre 21 et 22 millions de votes doit être impliqué dans les affaires du pays ». Il justifierait ainsi son désir de voir un système présidentiel inscrit dans la Constitution turque : « Il est temps d’ouvrir la voie à un système présidentiel avec une nouvelle Constitution ».

En revanche, le 3 juin, avant de partir pour l’Azerbaïdjan, le Premier ministre a stipulé que ses propos quant aux responsabilités du Président turc avaient été « déformés » par les médias et dénonce une manipulation médiatique. Il tient alors à rectifier ses propos en déclarant : «  Même si la Constitution dit que ‘le Président n’a pas de responsabilité’, il y a une responsabilité politique maintenant que le peuple a commencé à élire directement le Président à la suite du changement constitutionnel ».

Il n’en reste pas moins que le Premier ministre de la Turquie s’est positionné clairement en faveur de la mise en place d’un régime présidentiel. En effet, si celui-ci a stipulé le 2 juin que : « nous allons faire une nouvelle constitution et allons instaurer un système présidentiel dans ce pays », il n’est pas revenu sur ses propos. Il en a même fait une priorité pour le parti au pouvoir en définissant ce processus de modification constitutionnel comme « la plus importante mission » de l’AKP.

En revanche, conscient de ne pas avoir la majorité des deux tiers au Parlement permettant d’organiser un referendum sur la question, bien que la levée de l’immunité parlementaire ait été adoptée en mai dernier, Binali Yıldırım sait que la mise en place d’une consultation populaire ne sera pas aisée. Ainsi, pour se justifier sur cette question, il a stipulé le 2 juin que le « referendum était une option de dernier recours parce que les Turcs sont occupés et ont déjà choisi leurs politiciens en votant pour eux l’année dernière. Si trop de referendums ont lieu, ils pourraient se mettre en colère ».

Un plaidoyer pour le système présidentiel qui n’est pas une surprise

La Turquie étant un régime parlementaire, c’est le Premier ministre turc qui est à la tête du gouvernement tandis que le Président est censé avoir un rôle largement cérémoniel, et ce, au plus grand désarroi de R.T. Erdoğan qui, depuis son élection à la présidence en août 2014, continue à régner sur le pays.

Cette situation a cependant entrainé de nombreuses critiques et inquiétudes de la part des observateurs internes et internationaux. D’ailleurs, le lendemain de l’annonce de la démission de Ahmet Davutoğlu, le 6 mai, le Président turc n’a pas hésité à stipuler dans son discours que « cela dérange certains que je suive de près les développements au sein du Parti qui est dirigé par des amis que je connais depuis 40 ans, un parti que j’ai fondé et mené depuis presque 12 ans. Pourquoi êtes-vous perturbé ? Qu’est-ce qui peut être plus naturel ? ».

Aujourd’hui, le Président de la République compte bien légaliser son pouvoir de facto dans la Constitution en y inscrivant la mise en place d’un régime présidentiel. Mais, pour atteindre cet objectif, le soutien du Premier ministre lui était indispensable. Ainsi, de nombreux observateurs estiment que le Président turc a soutenu le choix de Binali Yıldırım, fidèle du Président, afin que celui-ci voit enfin son rêve d’instaurer un régime présidentiel se réaliser.

Or, lors de son intronisation au poste de Premier ministre, Binali Yıldırım avait déjà tenu ce genre de propos au sujet du changement constitutionnel.

En effet, le 22 mai dernier, lors de la convention extraordinaire de l’AKP à Ankara, le Premier ministre avait souligné la vision commune entre lui et le Président en ce qui concernait notamment l’instauration d’un régime présidentiel (voir l’article : http://aujourdhuilaturquie.com/fr/regime-presidentiel-il-faut-transformer-cette-situation-de-facto-en-situation-legale-yildirim/),

Au vu de toute la ferveur que le Premier ministre et le Président turc mettent dans ce projet et du fait de la levée de l’immunité des parlementaires, il semble que l’instauration d’un système présidentiel en Turquie n’est plus qu’une question de temps.

Camille Saulas

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