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Première « Nuit des idées » à Istanbul

Jeudi 25 janvier 2018 était organisée la première « Nuit des idées » stambouliote dans l’auditorium de SALT Galata sur le thème de Mai 68. Conçue par le ministère des Affaires étrangères il y a deux ans pour promouvoir la libre circulation de la pensée et des savoirs, la Nuit des idées s’est tenue dans pas moins de 70 pays cette année avec plus de 150 événements en France et dans le monde. L’Institut Français, en partenariat avec SALT Galata, a organisé cette année la première « Nuit des idées » stambouliote sur le thème de l’« imagination au pouvoir » en proposant un focus sur Mai 68 dont on fêtera cette année le cinquantième anniversaire. Devant un public nombreux et international, grâce à une traduction instantanée, les invités de la première table ronde, les philosophes Olivier Abel et Régis Debray ont ainsi discuté des événements de Mai 68 avec le professeur turc Ali Akay.

Hors des sentiers battus, ils ont livré une analyse critique et pertinente de ce mythe, présenté par Régis Debray comme « une parodie de révolution ». Pour Olivier Abel, Mai 68 c’est surtout « la libération de l’imaginaire de la comparaison », le moment où l’on arrête de se comparer et où la pluralité des modes de vie s’exprime enfin. Cependant, il regrette que cette explosion d’opinions accumulées ait précipité les acteurs dans une sorte de vide politique et rappelle le côté puéril des événements. Les deux intervenants ont alors rappelé les dangers du jeunisme dans ce mouvement de rébellion contre l’autorité : autrement dit, « suffit-il d’être jeune pour avoir raison ? »

Plus généralement, Mai 68 désigne un moment historique où la société française ne savait plus quelle direction prendre, désorientée par « la mort du royaume de Dieu », la mort des socialismes et par la déception vis-à-vis de la technique qui fabrique certes des antibiotiques, mais se trouve aussi à l’origine de terribles massacres tels Hiroshima. « Mai 68, c’est un événement qui a eu des résultats totalement contraires à ses intentions », précise Régis Debray, pour qui ce processus a ouvert la voie « au triomphe de l’argent et de l’hédonisme ». Contrairement à ce qu’on pourrait penser, Mai 68 marque donc la fin de l’ère politique et l’avènement de l’homo-economicus. De même que la priorisation de l’économie, l’atomisation des imaginaires a opéré un tel « mouvement vers l’individualisme de masse qu’aujourd’hui on se demande plutôt comment faire société », expliquent les philosophes.

Parmi les contrecoups de Mai 68, et malgré le mythe international, on compte aussi la mort de la gauche : « la fin de la gauche, c’est la fin de l’imprimé », rappelle Régis Debray qui en profite alors pour évoquer la politique telle qu’elle est pratiquée aujourd’hui. Le passage du règne de l’écrit au règne de l’image marqué par l’émotionnel et l’immédiateté change nos façons de pratiquer la politique et « ça ne fait pas les affaires de la gauche ». En passant de la graphosphère à la vidéosphère, cela s’accentue et la politique passe du journal papier au plateau télé : « aujourd’hui on fait de la politique devant les caméras », déplore-t-il.

Après des questions et une courte pause, une seconde table ronde, modérée par Aysen Uysal, avec les universitaires Murat Belge, Ufuk Uras et Meltem Ahiska se concentrait cette fois davantage sur les répercussions de Mai 68 en Turquie.

Pour Murat Belge, la principale différence entre le Mai 68 français et sa version turque réside dans la tension présente dans les mouvements de gauche en Turquie. Ces derniers étant alors en proie aux luttes de pouvoir dans un contexte politique perturbé par les tentatives de coups d’État successives tandis qu’en France, « le progrès a été poursuivi sans cible ». Il est alors revenu sur les questions théoriques qui ont agité la gauche turque, mais aussi sur la légitimation de la lutte révolutionnaire en rappelant la célèbre formule de Nihat Terim : « certains mouvements peuvent ne pas respecter la loi, ce n’est pas légal, mais c’est légitime ». Selon Murat Belge, le féminisme fait aussi partie des éléments qui distinguent les deux événements : en France, Mai 68 a inscrit le féminisme dans tous les domaines de la vie alors qu’« en Turquie, on évoquait les femmes comme nos sœurs ».

Ensuite, la sociologue Meltem Ahiska est revenue sur la critique du jeunisme évoquée en première partie de soirée en affirmant qu’il est inquiétant de ne pas pouvoir prendre en compte les revendications si elles émanent d’individus de moins de trente ans. Lors de son intervention, elle a aussi désigné le patriarcat comme l’élément à l’origine des insuffisances du Mai 68 turc par rapport au français.

Finalement, la conversation s’est terminée par les mots de la modératrice Aysen Uysal qui a voulu rappeler le rôle essentiel de la traduction dans le transfert des opinions. Il est vrai que la diffusion du mouvement de Mai 68 en Turquie a permis la création de nombreuses maisons d’édition, ainsi que la traduction de multiples revues.

En résumé, cette première « Nuit des idées » stambouliote a été une réussite : l’affluence comme la teneur des débats ont laissé un public ravi et impatient d’assister aux prochaines éditions !

Solène Poyraz

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