Politique

Prestation de serments des députés : une cérémonie houleuse sous le signe de Gezi

Hier, mardi 23 juin avait lieu à Ankara la cérémonie de prestation de serment des députés du CHP (parti républicain). Une manifestation qui n’est pas allée sans remous, dans l’attente tumultueuse de la coalition ou des élections anticipées.

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Hier, vingt-cinq députés de la Grande assemblée nationale de Turquie (TBMM) ont prêté serment après les dernières élections, lors d’une cérémonie de dix heures. L’Assemblée générale du Parlement se rassemblera ensuite pour désigner le porte-parole du Parlement le 30 juin, après avoir rempli sa toute première mission, qui est de choisir les membres du Conseil suprême de la radio et de la télévision (RTÜK). Doyen des députés, l’ancien chef du CHP Deniz Baykal a été le premier à prêter serment, avant de s’engager à diriger l’Assemblée générale. Le député handicapé de la province de Bursa, Bennur Karaburun, de l’AKP, lui a succédé pour le second serment. Cette cérémonie de prestation de serments a été ponctuée d’incidents notables, relatifs aux souvenirs houleux et controversés des évènements de Gezi, au printemps 2013.

Deux ans après les manifestations massives du parc Gezi, quatre députés ont en effet prêté serment devant le Parlement en saluant le mouvement révolutionnaire. Ali Haydar Hakverdi, Gamze Akkuş İlgezdi, Beyza Üstün et Hilmi Yarayıcı ont levé leurs mains gauches vers la tribune, en hommage à Gezi. Durant la cérémonie, deux autres députés du HDP étaient également sous les projecteurs à cause de leur relation à Gezi, ce mouvement protestataire qui avait débuté à Istanbul le 28 mai 2013 par la violente répression par la police d’un sit-in d’une cinquantaine de militants écologistes, auxquels se sont ensuite rapidement associés des centaines de milliers de manifestants dans 78 des 81 provinces turques. Par leur ampleur, la nature de leurs revendications et les violences policières qui leur ont été opposées, ces manifestations ont été comparées au printemps arabe, au Occupy movement, au mouvement des indignés, ou encore à Mai 68. Les mouvements de protestations ont été initialement menés par des écologistes et des riverains qui s’opposaient à la destruction du parc Gezi de Taksim, l’un des rares espaces verts du centre d’Istanbul qui devait disparaître dans le cadre d’un projet de reconstruction d’une caserne historique démoli en 1940 et devant accueillir un centre commercial. Les manifestations s’étaient intensifiées à la suite de la violence de la charge de la police. Se généralisant et s’étendant à d’autre villes de Turquie, les protestations avaient alors tourné aux revendications anti-gouvernementales. Souvent qualifié de réaction en chaîne du peuple contre le pouvoir, le mouvement avait laissé l’image d’une instabilité antigouvernementale.

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Ali Haydar Hakverdi, juge et député CHP.

Les députés concernés par cette prise de position lors de la cérémonie, ont tous un passé engagé : Ali Haydar Hakverdi, juge de trente-six ans, a joué un rôle actif lors de ces manifestations antigouvernementales de l’été 2013, pendant lesquels il a été plusieurs fois photographié, en confrontation avec la police, sur des barricades de la banlieue d’Ankara, à Tuzluçayır, un haut lieu de l’activisme mené par la gauche locale et des membres de la communauté alévie. Il est également mêlé aux affaires judiciaires concernant la mort de victimes de Gezi, notamment Berkin Elvan, Abdullah Cömert et Ethem Sarısülük. Juste avant son élection, il confiait ainsi au journal Milliyet : « ces quinze dernières années, j’ai été un révolté le jour et un juge la nuit ». Une position que son élection ne semble pas remettre en cause : après s’être fait remarqué en prêtant serment, il affirme sur YouTube : « je vous promets que je continuerai à me battre ». La députée HDP Beyza Üstün portait quant à elle un œillet rouge et un ruban noir, en commémoration des journées de Gezi, et des victimes des récentes vagues de fémicides en Turquie. En revanche, Sırrı Süreyya Önder, célèbre pour s’être tenu devant les bulldozers au parc Gezi, alors qu’il était également député, n’a fait aucune allusion à ce passé lorsqu’il a prêté serment ce 23 juin.

Il est par ailleurs à noter que le président Recep Tayyip Erdoğan, qui assistait à la cérémonie depuis la loge présidentielle, n’a pas été applaudi ni même salué par les députés du CHP, du MHP et du HDP, contrairement aux membres de son propre parti (AKP). Le président s’est rapidement éclipsé, avant la fin des prestations. Une cérémonie qui laisse donc planer le doute quant à la pérennité du mandat. Si certaines craintes nationalistes ont été écartées –celle notamment de voir des députés HDP prêter serment en kurde-, on est loin de l’affirmation rassurante de Sırrı Süreyya Önder la semaine dernière, selon laquelle « toutes les prestations de serments seraient appropriées ».

Elisabeth Raynal

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