Culture, International

Élisabeth du Réau : Une vie dédiée à la recherche historique

Le 6 février dernier, l’éminente historienne des relations internationales Élisabeth du Réau est décédée à l’âge de 84 ans. Professeur d’histoire contemporaine à la Sorbonne Nouvelle et à l’Université du Mans, Élisabeth du Réau a inspiré toute une génération, à commencer par ses élèves dont font partie Mme Sadège, rédactrice en chef du journal, M. Hüseyin Latif, directeur de publication d’Aujourd’hui La Turquie, ou encore notre chroniqueur M. Olivier Buirette.

Lors d’une fin d’après-midi hivernal, alors que le soleil commence sa descente vers la mer avant de disparaître à l’horizon, je découvre un message du chercheur Alain Soubigou : « Mme le Professeur Élisabeth du Réau est décédée brutalement dans la nuit du 6 février d’un arrêt cardiaque, le jour de son 84ème anniversaire. Très distinguée, c’est une grande enseignante, ancienne vice-présidente de Paris III Sorbonne Nouvelle, qui disparaît. Elle est l’auteur d’une abondante œuvre sur l’histoire de la construction européenne ». Je regarde mon agenda. Nous sommes le 6 février. Cette triste nouvelle me ramène à mes années d’études à l’Université Paris III.

Durant le printemps 1995, je travaillais à Dijon comme journaliste. Un ami m’avait alors parlé d’une offre de formation de niveau bac +5 parue dans le journal. Celle-ci était proposée par l’Université Paris III dans le cadre d’un Diplôme Études de Sociétés Contemporaines (DESC). Prise par mes engagements professionnels, je n’ai pu m’y inscrire qu’un an plus tard.

J’ai découvert cet établissement le jour où l’ami qui m’avait parlé de cette formation présentait son mémoire de DEA. Situé dans le cinquième arrondissement de Paris, à deux pas de la rue Mouffetard, l’emplacement de Paris III était idyllique, mais, contrairement à Paris I, le bâtiment n’avait rien de somptueux. Il était plus large que haut. Je me souviens de longs couloirs et de portes battantes qu’on traversait pour arriver au second étage où se trouvait le bureau du DESC. En entrant, on découvrait le secrétariat et, dans un coin, un espace entouré de vitres qui faisait office de bureau pour le Professeur Jean-Claude Allain, le directeur. Pas loin se situait le bureau de la Professeur Élisabeth du Réau.

Durant l’année de mon DEA, j’ai appris à connaître ces éminents chercheurs. Le Professeur Allain était chargé des cours de méthodologies et d’Histoire l’Union européenne, tandis que la Professeur du Réau dispensait des cours en Histoire Contemporaine. Elle n’était pas grande, mais souriante et chaleureuse. Elle ne s’arrêtait jamais. Habillée de façon classique avec des épingles qui soutenaient son chignon, elle portait toujours des bijoux discrets. Les bras chargés de dossiers, elle arpentait, infatigablement, le bâtiment de Paris III entre son bureau, les salles de cours et la médiathèque. « Bonjour Nadège. Vous allez bien ? », me demandait-elle avec un large sourire dès qu’elle me croisait.

Les questions d’armement, de sécurité et de défense française étaient ses domaines de prédilections. Tout au long de sa carrière, c’est sur ces thèmes qu’elle a effectué de brillantes recherches. C’est d’ailleurs ce que souligne Robert Franck, Professeur émérite à l’Université Paris I, dans un article rendant hommage à Élisabeth du Réau. Dans celui-ci, il revient sur ses travaux, et notamment sur sa thèse effectuée sous la direction de Jean-Baptiste Duroselle et portant sur Édouard Daladier et la sécurité de la France, 1933-1940 : « De 1977 à 1987, Élisabeth du Réau a accompli là son “chef-d’œuvre”, un véritable travail pionnier sur la politique étrangère et militaire française des années 1930. En défrichant une masse impressionnante d’archives – qui commençaient alors à s’ouvrir sur la période –, elle a pu modifier l’image totalement négative de “l’homme de Munich”, de “l’homme de la défaite” ». Plus tard, Élisabeth du Réau va élargir ses recherches et publier la biographie complète d’Edouard Daladier 1884-1970, publiée chez Fayard en 1993 ; un livre majeur, comme le précise Robert Franck.

Après sa nomination en 1993 comme Professeur à l’Université Paris III, Élisabeth du Réau oriente ses recherches sur l’histoire de la construction européenne, rappelle Franck Robert. Ce dernier qualifie la chercheuse d’Européenne convaincue qui « s’était intéressée aux questions de défense du continent après 1945 […] Visionnaire, elle a perçu très tôt l’inéluctabilité de l’élargissement à l’Est et multiplié pour le compte de son université les partenariats avec les pays nouvellement délivrés du joug communiste et soviétique ». Pour Alain Soubigou, « outre son enseignement à Paris III Sorbonne Nouvelle, c’était une infatigable globe-trotter avec des colloques partout en Europe ». Dans le cadre de ses travaux, Élisabeth du Réau a publié aux éditions Complexe, en 1996, un livre de référence pour les chercheurs : L’Idée d’Europe au XXe siècle, des mythes aux réalités. Il faut aussi rappeler ses contributions pour créer une très large communauté européenne d’historiens.

Elle avait apprécié le sujet de mon mémoire de DEA portant sur la Politique Européenne de Sécurité Commune (PESC). Lorsque je lui avais proposé de faire, sous sa direction, une thèse elle avait accepté en m’orientant sur la question de défense européenne depuis la création de l’OTAN (Organisation du Traité de l’Atlantique du Nord) et la place de la France, mais aussi de la Turquie dans l’évolution de cette organisation. C’est elle qui a eu l’idée d’ajouter la Turquie à mon sujet de thèse. À l’époque, la question de l’adhésion de la Turquie à l’UE suscitait beaucoup de débats, mais, loin de ces polémiques, elle me demandait de faire un travail de recherche dans les archives afin de contribuer à l’enrichissement des sources bibliographiques en France sur le sujet pour la partie concernant la Turquie. Car ce qui comptait pour cette passionnée d’Histoire, c’était les éclairages apportés par des recherches dans les archives méconnues du public pour mieux comprendre et découvrir les coulisses de l’Histoire. Le 4 juillet 2004, j’ai soutenu ma thèse — La France et la Turquie au sein de l’OTAN — que j’avais préparée sous sa direction, dans la salle Bourjac à la Sorbonne. Le président du jury de ma thèse était le Professeur Jean-Claude Allain.

Les mérites d’Élisabeth du Réau vont bien au-delà de ses travaux de recherche. C’est ce que souligne Robert Franck : « Née le 6 février 1937 à Nancy, elle était d’une génération de femmes pour lesquelles il n’était pas facile de s’imposer dans le milieu des historiens et de faire carrière à l’université. Sa réussite a été un exemple pour les générations suivantes et, avec d’autres, elle a participé aux débuts timides de la féminisation de la profession ».

J’aimerais rendre hommage à cette grande historienne qu’a été Élisabeth du Réau, une passionnée qui a consacré sa vie à la recherche et à l’enseignement. Par ailleurs, elle a dirigé une trentaine de doctorats et d’habilitation. Je garderai d’elle le souvenir de six ans de travail sous sa direction et de nombreuses conférences, colloques et séminaires qu’elle a organisé et animé, mais également un voyage inoubliable à Vienne. Les universités françaises doivent beaucoup à des passionnés comme Élisabeth du Réau et Jean-Claude Allain qui contribuent souvent avec peu de moyens, mais avec beaucoup de volontés, à la recherche et à la formation de la nouvelle génération de chercheurs.

Mireille Sadège

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