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Egypte : Quand les lois antiterroristes deviennent des lois anti-journalistes

Ce dimanche 16 juillet, le président égyptien al-Sissi a ratifié une série de lois antiterroristes visant à assurer la sécurité du pays, mais surtout celle du pouvoir en place. Sont aussi visées les différentes sources d’informations médiatiques. Règles démesurées ou mal nécessaire ? Y aurait-il des similitudes avec la situation en Turquie ?

liberté presse

Cela fait trois ans que le parlement égyptien a été dissout et trois ans également qu’un certain faux-semblant de démocratie semble s’installer. Si la première élection réellement démocratique du pays fut tout d’abord un succès, elle se transforma finalement en échec : le 3 juillet 2013, les 22 millions de signatures rassemblées par le mouvement protestataire Tamarod réclamant la démission du président Mohamed Morsi obtiennent gain de cause. Le 28 mai 2014, le général Abdel Fattah al-Sissi est élu président d’Egypte avec 96% des suffrages, mais dans un contexte de fraudes selon Human Rights Watch.

Des vagues d’attentats et de violence ont secoué le pays durant l’été. Le lendemain de l’assassinat au Caire du procureur général de la république Hicham Barakat, l’organisation Etat islamique revendiquait une série d’attaques simultanées faisant au moins 30 morts. Ces cinq attaques, dans le Nord-Sinaï, visaient toutes des barrages militaires. Or, attaquer l’armée revient à attaquer le gouvernement. Comme à son habitude, l’organisation terroriste cherche à perturber le pouvoir en place pour le déstabiliser et asseoir l’influence du mouvement islamiste.

Face à ces différentes attaques, le président al-Sissi a voulu répliquer. Ce dimanche 16 août, une série de lois antiterroristes a été promulguée, visant à avorter toute attaque terroriste. Et comme beaucoup de lois sécuritaires, celles-ci empiètent sur la liberté des citoyens, sur la liberté d’expression et sur liberté de la presse.

Trouver un compromis entre sécurité et liberté

En plus de la création de tribunaux spéciaux et de la mise en place d’une protection juridique pour les policiers chargés de faire appliquer les nouvelles mesures adoptées, ces lois prévoient l’application d’amendes et de peines de prison pour les journalistes (ou les civils) qui rapporteraient des informations contredisant les communiqués officiels en cas d’attentat. « Toute personne qui rapporterait des informations contredisant les communiqués officiels en cas d’attaque terroriste » risque une peine « d’au moins deux ans de prison ». Cette menace semble viser directement les journalistes locaux et internationaux.

Pour avoir contesté un communiqué officiel, un civil lambda ou un journaliste pourra ainsi être emprisonné plusieurs années. Absurde ? Atteinte insensée ou mal nécessaire ? La question se pose pour un pays à la 158ème place du classement de la liberté de la presse de l’ONG Reporters Sans Frontières.

Similitudes et différences avec la Turquie

Dans ce même classement, quelques places plus haut, on trouve un pays que nous connaissons mieux : située à la 149ème place, la Turquie ne semble pas si éloignée du pays des pharaons décrit comme une « dictature » par certains.

De nombreux exemples historiques montrent l’utilisation de perturbations politiques comme prétexte pour défendre des dérives autoritaires. En est-on là en Egypte ? Est-ce le cas en Turquie ? Quels liens, quelles similitudes peut-on identifier entre les deux pays ?

Si le gouvernement turc, à l’inverse du pouvoir en place en Egypte, n’est pas forcément soupçonné de frauder lors des élections, certaines données récentes ont inquiété RSF (Reporters Sans Frontières), notamment le nombre de journalistes emprisonnés dans le pays. La présidente du Conseil de presse de Turquie Pınar Türenç a même déclaré que « les journalistes qui critiquent le gouvernement sont traqués. Certains sont même arrêtés pour des crimes qu’ils n’ont pas commis ». La censure turque est visible sur les réseaux sociaux, particulièrement sur Twitter connu pour son haut débit d’information. Lors des différents attentats récents, le gouvernement turc a fait fermer le réseau social pendant plusieurs heures ainsi que certains médias d’influence kurde. Mais les lois adoptées par Al-Sissi ce dimanche semblent aller au-delà de ces simples mesures d’urgence.

La ratification de ces lois en Egypte provoque la stigmatisation systématique des sources d’informations dont les allégations diffèrent des communiqués officiels. Les médias terroristes et leurs relais ne sont pas les seuls touchés. Au contraire, aucun média national ou étranger ne pourra plus s’écarter un tant soit peu des communiqués gouvernementaux. Il suffira au gouvernement de fournir régulièrement des communiqués officiels afin de dicter à tous les médias la version à adopter. On assiste ainsi à une mise sous tutelle des sites d’information.

al sissi

Le président égyptien Abdel Fattah al-Sissi.

La situation turque, si elle présente quelques points de ressemblance, diverge presque complètement. Premièrement parce que la Turquie n’a pas subi deux renversements de pouvoirs ces cinq dernières années. Le risque de fragilisation du pouvoir est donc moindre. Deuxièmement, le conflit avec le PKK est radicalement différent du conflit égyptien qui oppose l’armée égyptienne à des groupes terroristes tel que l’auto-nommé Etat islamique. Ce dernier présente des ambitions bien plus grandes et plus dangereuses pour les civils. Enfin, la démocratie (et de ce fait les libertés) reste bien mieux ancrée dans les mentalités turques qu’égyptiennes.

Depuis le renversement du général Mubarak qui est resté au pouvoir pendant 30 ans de 1981 à 2011, l’Egypte a gagné en instabilité, subissant deux renversements de pouvoir en moins de cinq ans. Le gouvernement fait donc face à une situation d’urgence permanente. La Turquie, au contraire, n’est pas menacée par un coup d’Etat. Si un changement de gouvernement a lieu, il se fera très probablement par la voie démocratique.

Il apparaît que les mesures prises par al-Sissi visent les journalistes tout autant que les terroristes, mais aussi et surtout cherchent à asseoir le pouvoir du président, à maintenir son emprise face à des opposants politiques et religieux influents. Rappelons qu’on compte plusieurs centaines de morts et d’individus emprisonnés parmi les proches des Frères musulmans, tandis que le président Morsi patiente depuis six mois dans le couloir de la mort.

Le gouvernement turc n’a sûrement pas intérêt à adopter ce genre de textes, non seulement car le risque n’est pas aussi grand, mais aussi et surtout parce que ceux-ci apparaissent comme clairement liberticides même s’ils permettent au pouvoir de se maintenir face à une opposition politique forte.

Adrien Cluzet

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