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« Le terrorisme du 21e siècle est une nouvelle forme de guerre »

Suite aux tragiques attentats de Bruxelles, Aujourd’hui la Turquie a interrogé Haydar Cakmak. Professeur en relations internationales à l’université d’Ankara, il nous offre son expertise et son éclairage particulier sur le terrorisme et le rôle ambigu de l’Occident. Rencontre.

Alors qu’on s’attendait à une nouvelle attaque à Istanbul, c’est Bruxelles, la capitale européenne, qui a été visée. Comment peut-on expliquer cet événement ?

L’attaque est soudaine pour nous mais je ne pense pas qu’elle le soit pour les policiers et les autorités belges ou européennes. Depuis les attentats de Paris, tout le monde s’attendait à une nouvelle attaque, les autorités étaient sur le qui-vive. Certains pays européens tolèrent les organisations terroristes sur leurs territoires, il fallait donc s’y attendre.

Quel est selon vous le sens de cette attaque ? Doit-on essayer de la mettre en lien avec les précédentes attaques, notamment celles qui ont eu lieu en Turquie récemment ?

On peut déjà les mettre en relation par le fait qu’elles sont toutes exécutées par des militants terroristes ou des fanatiques. Ces derniers se revendiquent musulmans et à cause de cela, l’islam va devoir faire les frais de nombreux amalgames. Les musulmans vont avoir encore plus de problèmes et malheureusement, ces attentats sont l’occasion de donner raison à ceux qui sont contre la religion musulmane.

Bruxelles a été visée alors qu’un accord entre l’UE et la Turquie sur les réfugiés est en train de se mettre en place. Pensez-vous que cette attaque soit une réaction de mécontentement envers les décisions européennes ?

Non, je ne crois pas qu’il y ait de lien avec l’accord entre l’UE et la Turquie. Mais je pense que ces attaques n’arrivent jamais seules, elles sont toujours en lien avec les politiques menées par l’UE en Orient et en Méditerranée orientale. L’accord entre l’UE et la Turquie en est seulement un exemple.

Selon vous, ce sont donc les politiques européennes qui sont en partie responsables de ce qui arrivent aujourd’hui ?

Les Etats, notamment occidentaux, ont laissé faire les civils. Au lieu de régler les problèmes de manière officielle, ils laissent les civils se débrouiller entre eux. Il est évident que les services secrets sont au courant de ce qu’il se passe à l’intérieur des pays, pour autant, ils ne prennent de décisions radicales qu’après avoir été touchés. Pour Bruxelles, je suis persuadé que la police belge était au courant que les terroristes détenaient des armes. Cela faisait un moment qu’ils étaient dans la capitale belge, ils ne sont pas arrivés la veille des attentats. Comme par hasard, à peine quelques heures après les événements, la police a tout de suite repéré l’identité des terroristes et elle sait également que les autres se sont enfuis aux Pays-Bas.

Comment expliquer le fait que les Etats se fassent la guerre de manière interposée ?

D’abord, ils ne veulent pas rentrer en guerre avec des pays aussi forts ou plus forts qu’eux. Ensuite, ils n’acceptent pas le fait de dire qu’ils « font la guerre ». Ils ne veulent pas le reconnaître. Nous ne sommes plus à l’époque où les pays menaient de grandes campagnes militaires. Ce qui est plus choquant encore, c’est qu’ils ne reconnaissent pas avoir un quelconque rapport avec les conflits des autres pays. Regardez par exemple : nous savons que des militants occidentaux sont intervenus en Ukraine, mais on voit mal les Etats-Unis ou le Royaume-Uni envoyer leurs troupes contre la Russie, c’est quasiment impossible. C’est pour cela qu’ils le font de manière interposée, en envoyant des militants, payés par les occidentaux. C’est plus simple et beaucoup moins dangereux. Ils ne veulent pas envoyer des militaires pour éviter de raviver d’anciens conflits et en provoquer de nouveaux.

Est ce que l’histoire et la géopolitique mondiale sont les causes de ces attentats ? Pensez-vous que les occidentaux récoltent ce qu’ils ont semé ?

Oui, certainement. Je suis en colère contre ces Etats qui multiplient les problèmes dans différentes régions du monde. Je suis en colère contre ces pays qui agissent seulement dans leurs propres intérêts et se soumettent aux volontés des pays impérialistes. En 1990, quand Saddam Hussein a entrepris la guerre au Koweït, il y a eu la guerre au Moyen-Orient. Et puis les Etats-Unis, l’Angleterre et la France se sont empêtrés dans ce conflit. Tout le monde sait que si les Etats-Unis sont venus au Moyen-Orient, ce n’était pas en premier lieu pour sauver la situation, mais bel et bien car ils avaient de nombreux intérêts à intervenir là-bas.

Les attentats pourraient donc être une sorte de vendetta des pays qui ont souffert des nombreuses interventions occidentales ?

Oui, mais le système mondial a toujours été comme ça. Il a été construit par les Etats les plus puissants et les plus forts. On ne peut pas changer le système mais on peut quand même changer sa politique. Si les pays du Moyen-Orient n’avaient pas de pétrole et de gaz, croyez-vous que les occidentaux interviendraient ? Bien sûr que non. Mais ce n’est pas seulement cela, parce que du pétrole et du gaz, il y en a aussi en Russie et au Nord de l’Europe. Alors pourquoi les Etats-Unis, la France ou l’Angleterre ne vont-ils pas au Nord de l’Europe ? Parce que les gouvernements de ces pays sont plus puissants, ils refusent d’accepter des volontés impérialistes dans leur pays. Par contre, ils interviennent financièrement dans les pays instables pour que ces derniers fassent la guerre.

Il faut donc s’attendre à de prochaines attaques en Europe ?

Oui bien sûr ! Si le problème syrien ainsi que celui de l’Irak ne se résolvent pas, c’est inévitable. La situation en Ira est déplorable. Les Etats-Unis sont venus pour les aider mais sont repartis en laissant beaucoup plus de problèmes qu’il n’y en avait déjà. En Turquie, la situation est également catastrophique. Aujourd’hui, la Turquie est devenue un véritable pays du Moyen-Orient, avec tout ce que ça implique derrière.

Quelles seraient les mesures pour lutter contre ces terroristes ?

Avant tout, je pense que les armes qu’utilisent les terroristes proviennent majoritairement de l’Occident. De plus, les extrémistes profitent de toutes les facilités présentées par l’UE pour commettre des attentats en Europe et  en Turquie. Si tous les pays occidentaux, que ce soit l’Europe ou les Etats-Unis, prenaient réellement la décision de combattre le terrorisme dans le monde, ils pourraient y mettre fin. Car s’ils n’avaient pas d’appuis financiers et gouvernementaux derrière eux, les terroristes ne seraient pas en capacité de commettre des attentats. En Orient, on dit que l’Arabie Saoudite soutient Daech. Or les armes fournies à l’Arabie Saoudite proviennent des Etats-Unis, de Russie et de France. Indirectement, ce sont donc ces Etats qui alimentent Daech en leur vendant des armes. La solution serait d’arrêter le trafic entre les différents gouvernements, notamment en fermant le marché noir qui influence beaucoup la politique des pays à l’égard du terrorisme.

Il va forcément y avoir des conséquences dans les pays européens où se trouvent les terroristes aujourd’hui. Je pense que les différents Etats vont réétudier leur politique à l’égard de l’Orient, du Moyen-Orient et de l’Afrique du nord. Ils sont en train de mettre en place de nouvelles mesures de sécurité. Certains vont essayer de renvoyer les terroristes dans leur pays d’origine.

Mais la plupart des terroristes qui commettent des attentats sur le sol européen sont d’origine européenne. Ils ont la nationalité française, belge etc. Donc que faut-il faire ? Faut-il renvoyer des Français en dehors de leur propre territoire ?

Ce sont effectivement des français de nationalité, mais pas d’origine. Je pense que l’UE va prendre des décisions très strictes concernant cette catégorie de personnes. Aujourd’hui, les musulmans ont plus de difficultés à vivre en Europe que les terroristes. Les pays européens doivent donc mettre en place une loi qui soit contre ces extrémistes. J’ai vécu très longtemps en Europe. Je pense que les européens, à travers leur attitude, transmettent un message aux terroristes, qui pourrait se traduire par « Vous pouvez faire tout ce que vous voulez dans les autres pays, du moment que vous ne le faites pas chez nous, ça ne nous intéresse pas. » Maintenant, cette politique se retourne contre eux.

Selon vous, le terrorisme s’apparente-t-il plus à une révolte sociale contre le système occidental ou à une guerre idéologique ?

Actuellement, tous les terroristes se revendiquent d’origine musulmane. Ils disent réclamer l’égalité, vouloir renvoyer l’impérialisme de leur pays et installer l’islam dans tous les pays. Mais je crois que le terrorisme du 21e siècle est une nouvelle forme de guerre. C’est-à-dire que les Etats ont peur de faire la guerre eux-mêmes alors ils la font à travers le terrorisme. On peut prendre l’exemple de la Syrie : quels pays sont impliqués ? La France, les Etats-Unis, le Royaume-Uni, la Turquie, la Russie, l’Iran… Mais qu’est-ce qu’ils font là-bas pour résoudre les problèmes ? Depuis cinq ans, aucun de ces Etats – alors que ce sont les plus puissants au monde – n’a été capable de résoudre le conflit syrien. Cet exemple, comme bien d’autres encore, montre bien que les pays occidentaux ne cherchent pas à résoudre les problèmes du monde tant que ça ne les concerne pas.

Face à ces événements, comment expliquer les réactions de fermeture, de repli identitaire et la montée des nationalismes ?

Ce sont des réactions prévisibles. Lorsque des attaques sont commises à l’encontre du peuple européen, il est tout à fait normal que ce dernier cherche à se protéger. Et il le fait avec les possibilités qui lui sont données. En l’occurrence : ne plus accueillir de musulmans sur le territoire, et contrôler ceux qui y sont déjà. La France avait déjà évoqué le fait de renvoyer les terroristes présumés dans leur pays d’origine. Maintenant qu’il y a eu cet attentat à Bruxelles, je pense que les européens vont mettre en place une politique commune et agir de manière concrète.

Pour finir, que pensez-vous du traitement des évènements par les réseaux sociaux ? Cela entraîne des réactions confuses qui sont reprises par les médias de masse. Est-ce légitime pour créer de l’information ?

Je pense que tous le monde a le droit à l’information. Regardez en Turquie, le gouvernement interdit de diffuser l’information, vous trouvez cela normal ? Je veux bien qu’on interdise des images choquantes ou qui peuvent heurter à la sensibilité des personnes, mais pas l’information. Aujourd’hui, grâce aux nouvelles technologies, les gens utilisent de plus en plus les réseaux sociaux pour se renseigner. Il faut donc s’adapter et faire circuler l’information librement, tout le monde doit être au courant de ce qu’il se passe dans le monde.

Propos recueillis par Manon Guilbert et Raphael Schmeller

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