International, Politique

Quels enjeux de la rivalité irano-saoudienne à l’aune des derniers évènements ?

Les relations bilatérales sont historiquement compliquées, d’autant plus depuis la chute de Saddam Hussein en Irak qui a vu la montée en puissance des chiites. Les deux grands du Moyen-Orient se mènent une guerre par procuration sur cinq terrains régionaux : Irak, Syrie, Yémen, Liban et Bahreïn. Cette rivalité est avant tout politique, entre deux modèles s’affrontant pour le leadership régional. L’un est une république révolutionnaire, l’autre une monarchie conservatrice ; l’un est Arabe, l’autre Perse ; l’un est un allié privilégié des Etats-Unis, l’autre était jusqu’ici son ennemi juré…

Enjeu supplémentaire, la minorité chiite saoudienne est concentrée dans la principale région pétrolifère du pays, agitée depuis quelques années par des soulèvements chiites aux motifs sociaux. Le régime traite bien souvent les chiites, « hérétiques » à ses yeux, comme des citoyens de seconde zone. Obsédé par l’idée que l’Iran puisse s’appuyer sur elles pour accroître son influence, l’amenant à intervenir régulièrement, dans le royaume comme chez ses voisins.

Le roi Salman, intronisé il y a un an, n’est pas pour apaiser les choses. Incarnant une ligne dure du wahhabisme, il considère qu’un leadership affirmé au sein du monde arabe, aujourd’hui inexistant, ne peut être assumé que par l’Arabie saoudite. Il compte bien ainsi s’opposer au retour en force de l’Iran et à la vague de contestation qui s’est propagée depuis 2011.

L’accord sur le nucléaire iranien : mauvaise nouvelle pour Riyad

Le deal sur le nucléaire iranien conclu entre l’Iran et les P5+1 a relancé les tensions avec l’Arabie saoudite. Le professeur Ahmet Kasim Han explique : « le retour de l’Iran au sein de la communauté internationale est une bonne chose ; mais du point de vue des rivalités régionales, dont la dimension sectaire est non négligeable, ce n’est pas une bonne nouvelle pour un certain nombre d’Etats de la région. »

Le régime saoudien, déjà en difficulté, est hostile au retour de l’Iran sur la scène internationale, non seulement au regard de la monté de « l’arc chiite », mais aussi car elle craint un rapprochement entre l’Iran et l’allié américain, qui tend à se distancier de son allié régional traditionnel.

L’affaire Al Nimr met le feu aux poudres

Le 2 janvier, les autorités saoudiennes exécutaient 47 individus accusés d’appartenir à Al Qaïda. Parmi eux, l’émir Nimr Baqer Al-Nimr, haut dignitaire chiite et opposant à la famille saoudienne régnante. Son exécution a suscité l’ire de l’Iran et de la communauté chiite, des manifestations éclatant un peu partout, du Liban au Cachemire indien.

Après l’incendie de son ambassade à Téhéran, l’Arabie saoudite a rompu ses relations diplomatiques et économiques avec l’Iran, ses alliés lui emboitant le pas. En Iran, si le président Rohani avait condamné à la fois l’exécution et le vandalisme de l’ambassade et du consulat saoudiens, l’Ayatollah Khamenei avait, lui, averti le Royaume d’une vengeance « divine ».

Pour M. Han, « c’est un indicateur que l’Arabie saoudite n’a aucune intention de faire la paix, dont la résolution de la crise en Syrie dépend en partie. Mais au-delà, je ne pense pas que l’escalade puisse aller bien plus loin ; c’est une composante du conflit ouvert qui dure depuis des décennies.

Les Saoudiens savaient les réactions qu’ils engendreraient, mais ils savaient aussi qu’ils ne se créaient pas plus de problèmes qu’ils n’en ont déjà. Avec l’exécution de Nimr Al Nimr, ils ont envoyé un message fort aux Iraniens. La majorité des condamnés en même temps que l’émir étaient des djihadistes sunnites membres d’Al Qaïda. On voit que le régime est extrêmement préoccupé par sa sécurité : par la minorité chiite qui se situe dans une partie stratégique du pays ; et par la montée de la mouvance salafiste djihadiste, liée aux radicaux. Ces derniers ne sont pas vraiment opposés au régime mais le régime se méfie d’eux. »

Quelles incidences sur la région ?

L’Arabie saoudite cherche-t-elle à saboter le retour de l’Iran ; est-ce lié à la relation américano-saoudienne ? M. Han répond : « ce sont deux composantes d’une même entreprise : si les Saoudiens veulent saboter l’accord et la relation entre l’Iran et les P5, ils vont essayer de provoquer une escalade pour faire réagir l’Iran d’une façon qui le délégitimerait aux yeux de l’opinion publique américaine. Ils vont essayer de créer un environnement non propice à la coopération de l’Iran avec les Occidentaux et faire en sorte que le Congrès américain rejette l’accord. L’escalade est une part de cette entreprise. » 

La recherche de solution politique aux conflits en Syrie et au Yémen risque de s’en trouver fort affectée, chacun cherchant à nuire à l’autre par alliés interposés. Cette escalade est en revanche une bonne nouvelle pour Daesh, la coalition menée par Riyad pour le combattre semble s’éparpiller toujours plus depuis que la Turquie a abattu un avion russe. Comme le dit Karim Sader, « l’EI est l’épouvantail qui fait le jeu de tous les pays de la région, tantôt affaibli tantôt renforcé selon les intérêts du moment. Aujourd’hui, il voit s’éloigner le risque de la mise en place d’une véritable coalition dont la priorité est de lutter contre lui ».

Toutefois, ni Riyad ni Téhéran n’a intérêt à ce que la crise ouverte tourne à l’affrontement militaire direct, qui risquerait d’être mortel pour les deux. Malgré les diverses offres de médiation et les appels au calme, l’enjeu est de trouver une solution qui sauve la face de chacun.

Coralie Forget

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