Politique

Rapport européen pour l’avancement : la Turquie peut mieux faire

Le parlement européen adoptait mardi dernier le rapport exhaustif de la Commission européenne sur l’avancement de la Turquie, tant en termes économiques que sociaux, politiques et institutionnels. Rappelant les progrès accomplis par le pays sur l’année 2014, le document fait également état de l’ensemble des défi-clés sur lesquels sera attendue la Turquie dans les années à venir. Un rapport qui, en raison des références faites aux questions kurdes et chypriotes, a suscité la vive réaction du ministre des Affaires européennes Volkan Bozkır.

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Un bilan positif mais contrasté

Plusieurs réformes turques allant dans le sens de l’Union européenne ont d’abord été saluées. C’est le cas de l’accord de réadmission portant sur le contrôle du flux migratoire en provenance de la Turquie vers l’Europe, ou encore de l’allégement des procédures de visas délivrés par le pays. L’adoption, le 2 mars 2014 dernier, d’un ensemble de lois pour la démocratisation du pays a également été mentionnée parmi les avancées marquantes du pays avec l’introduction d’une juridiction pour les crimes à caractère raciste et discriminatoire, ainsi que l’autorisation de l’utilisation de langages autres que le turc lors de meetings politiques. La continuation du processus de paix entamé entre le gouvernement du président Erdoğan et la minorité kurde du pays a également été retenue comme un des points positifs majeurs de ce rapport. En effet, le Parlement votait l’an dernier la relance du processus sous l’égide du parti présidentiel AKP. Des progrès supplémentaires ont néanmoins été jugés nécessaires par le rapport du Parlement européen.

Le rapport cite en effet l’importance de la mise en place d’une législation efficace afin de garantir l’indépendance de la profession judiciaire. En ce sens, de nombreux postes de juges et d’avocats seraient à redistribuer. De même pour les forces de l’ordre puisque le rapport suggère même le jugement et l’emprisonnement d’un grand nombre d’officiers de police turcs liés à des réseaux d’influences et de corruption, ainsi qu’à des abus de pouvoir. Les problématiques de « corruption et d’impartialité au sein des institutions » turques semblent ainsi remonter jusqu’aux plus hautes sphères de l’État, jusqu’aux membres des gouvernements et leurs proches, comme la presse internationale en avait déjà fait écho en décembre 2013.

La liberté de la presse turque fait par ailleurs toujours autant débat. À ce sujet, des dispositions sont recommandées pour mettre un terme aux « pressions » effectuées sur les médias, à la censure mais aussi à « l’autocensure » que s’imposent ces derniers. Un grand ensemble de libertés individuelles sont également mises en cause par ce rapport. Les libertés de réunion et d’expression sont signalées à de nombreuses reprises au cours de ce document long de plus de 80 pages, comme des éléments à charge contre le Gouvernement. Mais ce ne sont pas tant ces points qui ont provoqué l’indignation du ministre des Affaires étrangères à l’issue de la publication de ce rapport.

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Volkan Bozkır.

La colère de Volkan Bozkır

Volkan Bozkır, le ministre turc des Affaires européennes, a jugé ce mercredi le rapport du Parlement « irrecevable », déclarant : « Ce rapport finira dans les livres d’histoire comme le premier jamais rejeté par la Turquie. » Selon lui, le texte marque une distorsion supplémentaire des relations turco-européennes pour son caractère « partial » et ne reflétant pas une vision assez large de la Turquie. Une version préliminaire du rapport avait pourtant été approuvée par le ministre en personne avant son vote au Parlement européen ; néanmoins, il est vrai que les trois points rajoutés au rapport touchent à des problèmes de taille de la vie politique turque.

L’un de ces trois points concerne la question chypriote. Il est vrai que la Turquie n’a toujours pas appliqué les dispositions comprises par le protocole d’Ankara de 2005, à savoir la reconnaissance de la République de Chypre et la réunification de l’île ; protocole que l’Europe cherchait probablement à rappeler au pouvoir turc, après dix ans d’attente pour en voir les termes appliqués. Pour Volkan Bozkır cependant, cette mention constitue une véritable aberration, alors qu’un processus de négociations commence seulement à se mettre en place.

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Mustafa Akıncı.

L’élection du président de Chypre-Nord Mustafa Akıncı en mai dernier avait en effet vu le début d’un dialogue inédit entre les deux Chypre sur l’éventualité d’une réunification. Dialogue qui risquerait d’être compromis à la suite du rapport européen, selon Bozkır. Les deux autres points jugés inacceptables par le ministre concernent la dé-classification du PKK [Parti des travailleurs du Kurdistan] comme organisation terroriste et l’acceptation du génocide arménien. Ankara avait pourtant prévenu l’Europe en début de mois que le rapport serait rejeté si ces trois points venaient à être mentionnés.

Pour Bozkır, l’inclusion de ces sujets au sein du rapport ne vise qu’à éloigner un peu plus la Turquie et l’Europe l’une de l’autre, tandis que la version préliminaire de ce rapport offrait elle une vision « plus juste et plus correcte » de son pays.

Quel avenir pour les relations turco-européennes ?

L’enjeu majeur que n’évoque pas le ministre Bozkır est l’adhésion de la Turquie à l’Union européenne, dont la candidature a été semée d’embuches depuis 1987. Reconnu officiellement candidat en 2005, le pays avait vu son processus d’adhésion plusieurs fois ralenti jusqu’à un gel total des négociations en 2010. Malgré une reprise du processus dès 2013, l’Europe émettait toutefois de nombreuses réserves à l’égard du pouvoir d’Erdoğan, qualifié d’autocrate. Notamment suite à la médiatisation d’un véritable système de répression lors du mouvement Gezi de la même année, place Taksim.

Au lendemain des élections législatives turques, où l’AKP est pour la première fois en 13 ans déchue de sa majorité, il est clair que ce rapport du Parlement européen pose un nouveau repère dans la chronologie de la candidature du pays. En effet, après le revers essuyé dimanche dernier par le parti au pouvoir, il est possible que la Turquie connaisse une transition politique plus favorable à son processus adhésion. C’est du moins ce que souhaite Kati Piri, rapporteur au Parlement européen pour la Turquie.

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Kati Piri.

Selon elle, la porte de l’Europe est d’autant plus ouverte aujourd’hui que les électeurs turcs ont pu exprimer leur désir de changement. L’ensemble des parlementaires européens parlant même de ces élections comme de la « résilience de la démocratie turque » et de ses valeurs, saluant l’élection d’un parlement turc en « accord avec la modernité et la diversité de son pays ». L’importance du scrutin de dimanche dernier n’aura donc pas échappé à la CE qui, comme beaucoup en Turquie, voient dans ces résultats la possibilité d’une transition démocratique turque, ce en raison du tout nouveau multipartisme qui s’impose maintenant au parlement. Une transition qui pourrait se révéler bénéfique à la candidature turque pour son adhésion à l’Europe.

Ce rapport encourageant, mais critique, appelant à « plus d’engagements de la part de la Turquie », comme l’a rappelé Kati Piri. En effet, le pays doit parvenir à répondre correctement aux critères politiques [Traité de Copenhague] et économiques [Traité de Maastricht] afin d’accélérer le processus de son adhésion. Dans le cas particulier de la Turquie, la résolution des questions Chypriote et la reconnaissance du génocide arménien de 1915 ont toujours été posées comme les conditions particulières de son adhésion à l’UE.

 

1 Comment

  1. Des critères spécifiques et particulières toujours et toujours.
    Les « négociations » menées par l’UE c’est du bidon. Les responsables de l’UE ne sont pas sincères. Tout qu’ils désirent c’est que la Turquie laisse son marché intérieur ouvert aux appétits des entreprises européennes le plus longtemps possible. Les autorités turques commencent à comprendre le double jeux de l’UE, mais faut-il encore qu’ils puissent brandir la menace de se retire leur candidature. La Turquie n’a pas besoin de l’UE. Le réciproque me semble moins vrai.

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