Culture, Découverte

Ray Cullom : « Il y a un grand talent en Turquie »

Ouverte il y a moins de deux ans à Istanbul, la salle de spectacle Zorlu Center (Zorlu Center PSM) fait déjà beaucoup parler d’elle et voit les choses en grand. Nous sommes allés à la rencontre du New-Yorkais Ray Cullom, son directeur exécutif, pour en apprendre plus sur les spécificités et ambitions de l’enceinte.

Avant toute chose, pouvez-vous vous présenter ? Quel est votre parcours et qu’est-ce qui vous à conduit à ce poste, ici, à Istanbul ?

DSC_4812Mon nom est Ray Cullom. Je suis le directeur exécutif du Zorlu Center PSM. Ça fait maintenant deux ans que je suis en Turquie. Mon travail est de superviser toutes les fonctions ici : le marketing, la programmation, la production, les finances, la comptabilité. Je suis venu de New York, où j’ai travaillé dans le monde du théâtre pendant des années, d’abord comme acteur puis aussi metteur en scène et décorateur. Mais après un certain temps, j’ai décidé d’arrêter ce que je faisais et de me consacrer au management et à la gestion d’immeubles, où je travaille depuis maintenant 20 ans. Aux États-Unis, j’ai dirigé différentes sortes de théâtres mais aussi des centres culturels. Je suis devenu une sorte de spécialiste en ce qui concerne l’ouverture de nouveaux édifices. Quand j’ai pour la première fois reçu un coup de fil d’Istanbul, j’étais malheureusement indisponible. Mais, heureusement pour moi, ils m’ont rappelé une année plus tard, et j’ai dit oui.

Le Zorlu Center PSM est relativement neuf dans le paysage culturel turc, comment s’est déroulée votre première saison ? Le public a-t-il répondu présent de la manière que vous aviez prévu ?

Non, rien ne s’est passé de la façon que nous espérions. (Rires.) Beaucoup de plans tombent à l’eau au moment où vous les mettez en œuvre. Mais même si ce n’était pas comme nous l’avions prévu, ça a malgré tout très bien marché. On a considéré notre première année de programmation comme une année test pour sonder les envies du public stambouliote. Nous avons essayé beaucoup de choses et attendu les retours. Nous avons constaté que les gens voulaient voir des choses qui mettaient en valeur la qualité et la taille de cette salle. Quand les gens viennent ici c’est déjà une expérience en soi. Ils veulent y voir des performances qui n’existent pas ailleurs en Turquie. Voilà pourquoi nous nous concentrons sur des spectacles de grande envergure et de premier plans comme ceux de Broadway.

Quels ont été les temps forts de la première saison et quels sont les gros rendez-vous de celle en cours ?

Il y a eu la comédie musicale Cats bien sûr qui a été un gros succès. Notre Dame de Paris également qui a bien marché. On a découvert qu’on avait un public très jeune qui voulait assister à une sorte de crossover musical, à mi-chemin entre le classique et la pop. On a eu du succès avec ça. On a reçu des grands noms comme José Carreras et certains artistes turcs très familiers du publique ici. Ces artistes ont été ravis de découvrir une nouvelle sale pour se produire. Fazıl Say a enregistré un album ici et a dit que nous avions les meilleurs pianos d’Europe ! Et pour la saison en cours, Le Fantôme de l’Opéra ainsi que Hugh Jackman.

À propos de Broadway justement, importer pour la première fois en Turquie ces spectacles a-t-il été un pari ?

Oui bien sûr. C’était très risqué parce qu’ils sont très chers et difficiles à mettre en place. Vous savez, pour ramener ici un spectacle comme le Fantôme de l’Opéra, il a fallu presque deux ans. Et quand ils viennent, le voyage lui-même est compliqué avec les 29 camions qui doivent venir par bateau, ça prend ensuite deux semaines pour monter tout le décor. Pendant ces deux semaines nous ne pouvons rien faire d’autre avec la scène, c’est donc aussi un risque en matière de temps. Heureusement, les retours que nous avons eu la première année avec Cats nous ont faire comprendre qu’il fallait prendre ces risques. Nous avons maintenant La Belle et la Bête.

Visez-vous à l’avenir un public non-turc ?

Et bien oui et non. Nous nous concentrons sur Istanbul et sur la Turquie mais dans le cas de Hugh Jackman par exemple, dont la seule autre ville dans laquelle il s’est produit en tant que chanteur est New-York, nous anticipons les arrivés de personnes d’autre pays européens. D’ailleurs peu savent qu’il a débuté comme chanteur et danseur avant d’être l’acteur que nous connaissons. Nous avons un grand nombre de spectacles donc nous allons essayer de viser au delà d’Istanbul, dans des pays comme la Bulgarie et l’Ukraine par exemple. C’est notre mission.

À propos des infrastructures, pouvez-nous en dire un peu plus sur votre plus grande scène ?

15_1_ZC_PSM_1C’est l’une des choses les plus gratifiantes pour moi parce qu’Istanbul n’avait pas de telle salle de spectacle auparavant. A chaque fois que nous contactons des artistes pour leurs shows ils disent : « il n’y pas de salle à Istanbul » ou « En Turquie ils n’ont pas la place pour nous contenir » à quoi nous leur répondons : « Venez donc et vérifiez ! ». Et ils prennent l’avion, arrivent, ouvrent les portes, jettent un œil et disent : « Ok ! ». Il s’avère que leurs productions trouvent parfaitement leur place ici, facilement même. C’est donc gratifiant et je pense que le staff turc qui travaille pour nous est également très fier d’un endroit comme celui-ci avec ses capacités techniques en matière de capacité, de son, d’éclairage, etc.

Essayez-vous d’être un exemple pour le reste de la scène culturelle en Turquie et dans la région ?

J’essaie simplement de venir au travail tous les jours et d’arriver au bout de la journée. (Rires.) Plus sérieusement je pense que nous pouvons être une grande scène pour la communauté artistique en Turquie. Nous pouvons établir un standard avec notre manière de produire des spectacles, de travailler avec les artistes. Le talent est le talent et il y a un grand talent en Turquie. Je pense que les artistes de la communauté d’Istanbul le savent déjà et se montrent très intéressés pour suivre et apprendre ces techniques. Nous pouvons aussi inspirer par la façon dont nous gérons. Nous avons par exemple un très bon service clientèle pour nous assurer que nos spectateurs soient satisfaits.

Un minimum de discipline est donc requise ?

Beaucoup de discipline est requise ! Bien plus que ne le pensent les gens. Nous passons plus de temps à réfléchir aux moyens de passer d’une scène à une autre qu’au contenu de la scène car c’est la chose la plus importante dans le succès d’un spectacle. Les artistes peuvent chanter et danser mais, même si c’est un excellent script, si le passage d’une scène à une autre prend dix minutes, le public commence à s’ennuyer et part.

On peut dire qu’à l’heure actuelle Istanbul connaît un rayonnement culturel. Comment imaginez-vous le futur ?

Je pense que nous sommes au commencement de quelque chose de bon. Il y a une forte dose d’énergie créative en particulier chez les jeunes, ceux qui sortent diplômés des écoles de théâtre, de musicologie, de gestion des arts scéniques. Il n’y a actuellement pas beaucoup de place pour eux mais ça signifie qu’ils vont créer d’autre compagnie théâtrales, orchestres et autres. En ce moment j’enseigne dans plusieurs universités et c’est l’une des préoccupations majeures des étudiants : ils obtiennent un diplôme en musicologie mais il n’y a pas d’emplois dans ce domaine à Istanbul. Pareil dans la gestion des arts. La conséquence est que ces groupes commencent à se rassembler et à former quelque chose. C’est arrivé à New York dans les années 40 : tous ces gens, avec leur créativité et leurs grandes idées se sont mis ensemble et ont monté des théâtres, des mouvements, etc. Ca s’est produit ensuite en Europe avec la formation de théâtre régionaux.

Pensez-vous pouvoir développer un jour des partenariats avec ces écoles ?

Oh oui certainement ! L’été prochain nous espérons ouvrir notre institut de ballet professionnel qui consistera en de la comédie musicale. Nous avons beaucoup d’offres en matière de comment les pièces sont développées, produites, financées et gérées. Nous pensons être plutôt bon dans ce domaine, et je pense qu’il y a quelque chose que nous pouvons faire, nous pouvons enseigner.

Vous considérez-vous comme des pionniers en Turquie ?

Nous ne sommes pas qu’un organisateur, nous sommes aussi un bâtiment avec un musée, et nous faisons dans les arts visuels. Donc, plutôt que simplement organiser quelque chose et attendre quelques mois, puis organiser autre chose et encore attendre ; nous essayons patiemment de mettre en place une audience fiable et consistante pour les arts scéniques qui n’existe pas tout à fait maintenant. Il y a une grande population d’amateurs de ces arts à Istanbul mais ce n’est pas la base de la population de la ville. Nous devrions faire salle comble tous les soirs et il devrait y avoir dix bâtiments tels que celui-ci à Istanbul. Nous sommes donc des précurseurs dans le sens où nous introduisons le concept d’un centre d’art du spectacle qui a pour optique de produire quotidiennement des artistes de haute qualité. Et si nous continuons à rencontrer du succès, je m’attends à ce que vous alliez voir apparaître plus de bâtiments et d’organisations de même sorte.

Avant de définir votre programmation vous avez fait une recherche sur le public turc. Quel est le profil de cette audience ?

C’est un public très différent du reste du monde. Aux États-Unis, au Royaume-Uni, en France, ce sont des personnes plus âgées qui ont de l’argent et du temps car leurs enfants sont partis. Ils ont grandi en chantant dans une chorale ou en jouant dans une pièce ou un orchestre. Ils ont donc une sorte de connexion avec les arts. Ils y ont pris part et peuvent donc les apprécier d’une manière différente que quelqu’un qui n’a jamais joué dans une pièce ou qui ne sait pas ce que ça fait de chanter dans un spectacle. Notre public est ici bien plus jeune avec un âge moyen de 36 ans contre 65 dans le reste du monde. Notre programmation et notre marketing se doivent d’être différents et la façon dont nous parlons à notre public doit être adapté.

En France, les politiques culturelles et leur financement relèvent de l’État alors qu’en Turquie c’est une affaire du secteur public. Quels sont d’après vous les avantages et les inconvénients d’un tel système ?

C’est une question difficile parce que manifestement le support des arts par l’État comme par le secteur privé est crucial. Cependant, s’il y en a trop, on finit avec un développement artistique désordonné. Il doit y avoir une sorte de connexion entre ce que vous faites et les gens qui paient les tickets pour le supporter et, quand l’art complètement dépendant de l’État ou des entreprises, cette connexion est cassée. On se retrouve alors avec beaucoup d’arts et personne pour venir les voir ou s’en intéresser. Je pense en fait que c’est un problème partout. Nous sommes donc reconnaissant pour le support du secteur privé dont nous bénéficions mais vous voulons opérer sans la moindre forme de pression. Nous voulons le faire de manière que ce que nous produisons et présentons soit aussi ce que les gens veulent payer pour voir.

Que pensez-vous d’Istanbul ? Qu’est-ce qui la rend différente des autres capitales ?

Vous savez au fond une grande ville est une grande ville. Je m’attendais à ce que ce soit bien plus différent de New York. Quand j’étais dans le taxi pendant mon premier séjour ici ma femme m’a dit au téléphone « Alors comment c’est ? Est-ce que c’est exotique et intéressant ? Ou est-ce que c’est comme Dallas ? » et j’ai répondu c’était un peu des deux. Au final, les habitants des grandes villes, qu’ils soient Stambouliotes, Parisiens, Londoniens ou New-Yorkais ont tous les mêmes soucis, le même stress, le même sentiment de la ville. Mais sinon, Istanbul a tellement de facettes différentes que c’est difficile de répondre. Paris a sa propre image. Vous savez quand vous vous trouvez à Paris, Londres ou Rome. Istanbul a tellement d’images différentes que c’est difficile d’en peindre la nature.

Vous avez mentionné des différences entre la Turquie et les États-Unis, mais le propriétaire ici est Turc tandis que le gestionnaire est Américain. Comment se passe cette cohabitation ?

Quand le groupe Zorlu a décidé de construire la meilleure salle de spectacle du monde, il a cherché un partenaire pour l’administrer. Et la compagnie qu’il a trouvé, la Nederlander Organization, est le plus grand gestionnaire de complexes artistiques au monde. Elle possède un excellent réseau qui nous donne accès aux spectacles et artistes de Broadway par exemple. C’est donc un partenariat assez naturel et sincère. Nous sommes, je ne dirais pas le meilleur, mais parmi les meilleurs grâce à cette collaboration.

Y a-t-il une façon « américaine » de procéder dans une gestion comme celle-là ? Pensez-vous agir de la sorte ?

Il y a une structure qui n’est pas turque donc il y a eu une phase d’adaptation. Vous ne pouvez pas diriger un centre artistique de la même manière que vous administrez une compagnie comme Vestel. Mais toute l’équipe était motivée et désireuse d’apprendre. Et comme l’art fleurit quand les gens se sentent stimulés pour être créatifs et novateurs, j’encourage chaque département à s’asseoir autour d’une table et de parler des problèmes. Je m’assieds ici avec mes chefs de département et j’estime que c’est quelque chose d’important. Quand ils pensent que j’ai tort, je suis heureux de les écouter et ils peuvent m’en parler. Je ne suis pas sûr que ce soit une façon très turque de diriger.

À propos des prix, vous considérez-vous accessible ?

Je pense que nous le sommes. Malheureusement, l’art coûte très cher. Faire venir un spectacle comme Le Fantôme de l’Opéra représente une énorme dépense. Parce que Zorlu nous a financé avec cette infrastructure que nous gérons. En fait, nous pourrions le faire avec un organisateur moins cher, mais il devrait aussi s’occuper du bâtiment, payer le staff, les lumières, le son… Mais ce n’est pas le cas parce que Zorlu a financé tout ça. Donc nous facturons en fonction de ce que nous payons. Dans notre gamme de prix nous avons essayé de rendre disponibles des places à des prix que nous pensons accessibles. Nous avons toujours des tickets pour étudiants par exemple. Donc la réponse est oui, nous sommes très réalistes. Vous savez, quand Hugh Jackman vient à Istanbul, il coûte beaucoup d’argent et les places pour le voir sont donc malheureusement chères.

Quels sont les grands rendez-vous de la saison en cours ?

De toute évidence Le Fantôme de l’Opéra ainsi que Hugh Jackman. Mais aussi des spectacles qui commencent en ce moment comme Blam!, un chef-d’œuvre très novateur et intelligent.

Pour conclure, quelle est votre ambition pour le futur du Zorlu Center PSM ?

D’être occupé à chaque spectacle ! Et de commencer à produire plus de choses par nous-même, plus de productions en langue turque.

Propos recueillis par Alexandre De Grauwe-Joignon et Juliette Vagile

1 Comment

  1. La culture à Istanbul c’est quand même quelque chose. J’en étais témoin à plusieurs reprises au cours de mes séjours à Istanbul.
    Par exemple le jazz, à mon avis, Istanbul est le centre mondial du jazz, avec un public très averti, très connaisseur.
    La création de ce Centre Zorlu me semble tout à fait conforme à l’environnement culturel d’Istanbul, en perpétuel devenir.

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