International, Politique

Récit de la genèse d’un Etat kurde : regard turc sur le Grand Plan Américain

Depuis 2004 et la nouvelle Constitution irakienne, une région kurde autonome s’émancipe progressivement de la tutelle de Bagdad. Considérée comme plus stable et plus fiable que le gouvernement central, elle tend à s’affirmer comme un acteur régional clef : allié des puissances occidentales, barrière contre les exactions et les avancées de l’Etat Islamique… sous le regard ambigu des Turcs.

Kurdistan

crédits : Samar média

L’affirmation internationale de la région autonome du Kurdistan irakien

Le peuplement kurde, réparti comme on le sait sur quatre Etats – Iran, Irak, Syrie, Turquie – a donné lieu à une intégration ou une gestion différente de la part des gouvernements centraux, et donc à des revendications ethniques politiques différentes.
A l’heure où rien ne semble moins stable que la situation en Irak – politiquement à Bagdad, mais aussi et surtout face aux avancées territoriales de l’Etat Islamique – la région autonome du Kurdistan, dirigée par son leader historique dorénavant président, Massoud Barzani, semble être le seul mur porteur de l’édifice branlant d’un Irak futur. Le pays, menacé depuis longtemps de morcellement selon les lignes confessionnelles et ethniques, s’enfonce dans un trouble politique majeur depuis ce début de semaine. Le Premier Ministre Nuri al-Maliki est extrêmement critiqué par ses alliés internationaux pour sa politique trop pro-chiite, qui aurait entretenue les clivages au sein de la société, et a été déposé par le Parlement irakien le 11 août. Le Président irakien nommait alors un nouveau Premier Ministre chiite, Haïdar al-Abadi, en lui confiant les pleins pouvoirs pour la remise à flots du pays.

Pendant que le gouvernement central peine à affirmer son contrôle territorial, à reconstruire une armée largement débandée, et à obtenir des soutiens effectifs de ses alliés traditionnels, le Kurdistan irakien affronte la menace immédiate que représente l’Etat Islamique (EI), avec des gains substantiels. En étant l’acteur militaire le plus crédible engagé face aux jihadistes de l’EI, le régime autonome kurde engrange de nombreux soutiens sur la scène intérieure irakienne, notamment auprès des communautés radicalement menacées par le groupe : chrétiens d’Orient Chaldéens, Yazidis kurdophones, qui se réfugient massivement derrière les frontières protégées par les peshmergas. Par ailleurs, malgré une défaite à Mossoul début juillet, et dans plusieurs villes du nord-est abritant de fortes minorités religieuses, la région a vu son territoire s’accroître de 40% depuis le début de l’offensive de l’EIIL, notamment grâce à la prise de Kirkouk, dont le statut restait indécis dans la Constitution irakienne de 2004. De plus, un accord a été conclu entre Erbil et le gouvernement central pour une coopération logistique et militaire contre l’EI, après la chute de Sinjar et d’un barrage essentiel à la vie et à l’agriculture dans les plaines du nord-est.

Plus largement, les alliés internationaux de l’Irak face aux jihadistes tendent à se tourner de plus en plus vers des interlocuteurs kurdes: début juillet déjà, des tractations se nouaient à Washington entre Etats Unis et une délégation kurde. Depuis le 8 août, les Etats-Unis mènent officiellement des frappes aériennes contre les biens et positions de l’Etat Islamique. Aujourd’hui 12 août, ils dépêchent 130 conseillers militaires aux côtés des combattants kurdes.
Côté français, le MAE Laurent Fabius s’est rendu à Erbil, après Bagdad, le 10 août, afin de discuter de la possibilité de livrer des armes aux forces kurdes comme à celles du gouvernement central. « Il faudra, d’une manière ou d’une autre, qu’ils [les Irakiens dont les Kurdes] puissent être livrés, d’une façon sûre, en matériels qui leur permettent de se défendre et de contre-attaquer. On va voir ça dans les jours qui viennent mais en liaison avec les Européens » (AFP). Le 9 août, c’était 18 tonnes de produits de première nécessité qui ont été livrées à Erbil, en reconnaissance du rôle d’espace d’accueil que joue le Kurdistan auprès des déplacés chrétiens d’Irak.

Normalisation des relations et intégration démocratique des Kurdes en Turquie

En Turquie, le règlement politique de la guérilla kurde a été présenté comme l’un des grands enjeux des mandats de l’AKP, et Erdoğan a relancé le processus enlisé en 2013. Si certains soupçonnent cet agenda d’obéir à des considérations purement électoralistes – l’AKP peut se vanter d’avoir recueilli des votes kurdes aux municipales de mai 2013, et une étude géographique et sociale des votes aux présidentielles montre le succès de cette stratégie – un processus de réconciliation est à l’oeuvre. Alors que depuis 1999 le leader du PKK, Abdullah Öcalan, est emprisonné sur une île en face d’Istanbul, plusieurs tentatives de dialogue ont eu lieu, mais, interrompues en 2012, elles étaient restées sans effet jusqu’à présent.
La présence kurde dans l’espace public et politique turc se normalise, comme le prouve la consolidation du BDP, parti légal représentant les intérêts kurdes, qui a presque atteint les 10% de votes lors des élections du 10 août. Mené à la présidentielle par Selahattin Demirtaş, le parti est habituellement co-dirigé avec Gültan Kışanak. Ses bons scores témoignent d’un certain écho du programme, social et réformateur, décentralisateur et écologiste, proposé par Demirtaş.

Cependant, les relations avec la région autonome du Kurdistan irakien semblent inaugurer un tournant dans la politique extérieure et kurde du gouvernement turc. Les relations commerciales entre la Turquie et l’Irak ont énormément cru au cours de la dernière décennie, au point que l’Irak représente le second client de la Turquie. Commerciales dans un premier temps, et porteuses d’emplois pour les Turcs des régions frontalières s’adonnant au transport transfrontalier risqué, elles ont constitué une manne financière importante pour la Turquie grâce aux recettes du convoi de pétrole ; et les deux tiers des marchandises turques passant la frontière irakienne sont à destination du Kurdistan. La manne du commerce avec un pays enclavé, et une région kurde économiquement prospère grâce à l’exploitation pétrolière a facilité l’établissement de relations au plus haut de l’Etat.
Massoud Barzani, leader historique des Kurdes irakiens et président de la région autonome depuis juin 2005 était ainsi invité en 2013 par Erdoğan en Turquie, à Dıyarbekir, capitale symbolique des régions kurdes de Turquie, et à nouveau en juin 2014.

Le « Grand Plan Américain » pour le Moyen Orient

Massoud Barzani

Massoud Barzani, président de la région autonome du Kurdistan irakien depuis 2005.

Discutez quelques heures avec un Turc s’intéressant aux enjeux géopolitiques du Moyen-Orient, et c’est une expression qui ne peut manquer de surgir. La perception de l’évolution de la place géostratégique du Kurdistan irakien, et plus largement des acteurs kurdes régionaux – également en Turquie, et dans une moindre mesure le PYD opposé au gouvernement syrien – donne lieu à de nombreuses spéculations, notamment à propos d’une possible recomposition frontalière. Un grand dessein serait à l’oeuvre dans la région, qui viserait à renforcer la position des alliés kurdes irakiens des Etats Unis, considérés comme un pôle de stabilité dans une zone à feu et à sang. Les relations entre les deux entités sont anciennes, et la première visite de Massoud Barzani à la Maison Blanche remonte à octobre 2005, tandis que leurs intérêts semblent pour l’instant suivre la même trajectoire. Quelle que soit la visée finale de ce grand dessein, les Turcs s’inquiètent et regardent avec ambiguité l’émergence du Kurdistan irakien, profitable aux affaires mais aussi exemple et modèle possible pour les minorités kurdes dispersées dans les pays voisins. Et ce d’autant plus que Barzani a été accusé de soutenir en sous-main les actions du PKK en Turquie. Alors que la Syrie s’éloigne tant d’un renversement militaire du régime de Bachar al-Assad que d’une continuité territoriale perdue il y a trois ans de cela, une possible redéfinition des frontières est dans tous les esprits. Un nouveau Kurdistan engloberait-il alors le sud-est de la Turquie? Si le processus de paix avec le PKK semble bien lancé, cette crainte donne la mesure du sentiment d’aliénation des Turcs dans les grands équilibres géopolitiques mondiaux, et la vision d’une puissance américaine vouée à l’ingérence et à la préservation de ses intérêts, quels qu’en soient les coûts.

Aprilia Viale

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