Culture

Relations littéraires franco-turques : panorama du monde de l’édition

En 2006, l’agence d’enregistrement des ISBN recensait 1724 éditeurs appartenant à différentes catégories : maisons indépendantes, universités, fondations et cercles associatifs, individus, institutions et établissements publics… Selon le ministère de la Culture turc, le nombre de parutions était estimé à 31 414 titres en 2009. Depuis, l’édition, comme nombre d’autres secteurs en Turquie, connaît une récession certaine. Bien que les chiffres d’affaires et les parts de marché des éditeurs demeurent confidentiels et ne soient communiqués ni au public ni aux organismes professionnels, tentons d’y voir plus clair sur ce secteur essentiel pour la promotion de la culture et de la science. Quelles relations entretiennent aujourd’hui les éditions françaises avec la Turquie ? Comment faire la promotion de la littérature française en Turquie, en ces temps difficiles pour une économie qui peine à faire valoir les auteurs turcs ? Panorama sur le monde de l’édition franco-turque.

En juillet 2014, le CNL, Centre National du Livre, recevait dix traducteurs franco-turcs en partenariat avec le Teda, programme initié par le ministère de la Culture et du Tourisme en Turquie, afin de promouvoir la littérature turque. Former une nouvelle génération de traducteurs : une nécessité pour pallier le manque de traductions en langues dites « rares ».

Au sein de la Direction générale des médias et des industries culturelles (DGMIC), le CNL participe au développement de l’exportation mais aussi des relations bilatérales avec les maisons d’éditions qui, en Turquie, prennent en charge la traduction et la vente de classiques français. Il agit en faveur du développement de l’exportation de l’édition française et de la cession de droits de traduction à des éditeurs étrangers. De cette façon, il tend à faciliter les relations entre traducteurs, qui, aujourd’hui, semblent s’essouffler, du fait d’une faible demande. Il accorde par exemple des bourses de séjours aux traducteurs étrangers pour faciliter leur travail.

Le CNL agit en partenariat avec le BIEF, Bureau International de l’Edition Française, chargé de représenter et promouvoir la production éditoriale française à l’étranger par l’organisation de salons, par une activité d’étude, de veille et prospection, et de stratégie de marché. Le BIEF produit ainsi un annuaire des professionnels étrangers, enrichi de contacts rencontrés lors des salons internationaux et rencontres professionnelles.

Enfin, la Centrale de l’édition gère un dispositif de groupage du transport des livres français exportés à l’étranger, et de police globale d’assurance à l’exportation.

Le BIEF a publié en avril 2014 une étude généraliste sur la situation de l’édition en Turquie, Eléments d’information sur le marché du livre en Turquie, dans lequel est soulignée la forte part des traductions françaises dans le pourcentage des traductions internationales sur le marché turc.

En regard de ces veilles d’informations, le salon, tenu les 5 et 6 juin 2014 à l’Institut français d’Istanbul, a permis une rencontre franco-turque bénéfique, autour d’éditeurs de littérature et de sciences humaines. En collaboration avec l’Institut français de Turquie et l’Association des éditeurs turcs, ce moment a rassemblé bon nombre d’importantes maisons d’édition françaises qui collaborent avec des éditeurs turcs : Les Belles Lettres, Le Cerf, De Boeck, La Découverte, Dunod, l’EHESS, Flammarion, Jean-Claude Lattès, Payot et Rivages, Perrin

De tels évènements permettent de créer une stimulation bilatérale qui n’endigue pas, cependant, les difficultés que rencontrent actuellement le secteur, ainsi que le souligne la business intelligence manager au BIEF pour le secteur de la Turquie, Mme Karen Politis.

Sur les dix plus grands éditeurs du pays, la part laissée aux productions étrangères n’est de fait pas toujours très développée : Yapı Kredi Kültür Sanat Yayıncılık (YKY) est la plus remarquable à cet égard. Créée en 1949 par la banque Yapı Kredi, maison spécialisée dans l’édition jeunesse, elle est depuis 1992 devenue généraliste. 200 titres publiés par an, nombreuses traductions : c’est l’un des acteurs les plus importants du marché.

D’autres grands acteurs se distinguent. Kültür Yayınları : fondée en 1956 par le ministre de l’Education nationale Hasan Ali Yusel, cette maison produit près de 200 titres par an, et s’illustre comme le leader du marché du livre de jeunesse. Altın Kitaplar, fondée en 1955 et coutumière des best-sellers, consacre une bonne part à la littérature étrangère, mais doit sa place sur le marché à sa spécialisation en sciences humaines et dictionnaires. Remzi Kitabevi est la première à se lancer dans la littérature étrangère après l’officialisation de l’alphabet latin en 1928. Fondée en 1927, elle publie les ouvrages des plus grands auteurs turcs. Avec quelques 4000 titres spécialisés en art et littérature, l’éditeur détient le catalogue le plus important du secteur. Bilgi Yayınevi : cette autre maison compte plus de 3500 titres à son catalogue, littérature adulte, livres de jeunesse et essais politiques. Can Yayınları, fondée en 1982 par l’écrivain Erdal Öz, se consacre aux livres de jeunesse, et constitue une référence en littérature pour avoir notamment découvert Orhan Pamuk. Enfin, le groupe Alfa est un géant du système. Publiant principalement des dictionnaires et ouvrages de référence universitaires, la firme a développé quatre pôles majeurs : informatique, psychologie, développement personnel et littérature. Parmi les différentes branches de ce grand groupe, la maison Everest est spécialisée en littérature, titres turcs et étrangers. De même, Artémis, fondée en 2003, est spécialisée dans le policier, le fantastique et la science-fiction. Trois nouvelles fondations ont dernièrement enrichi le groupe : Kapı Yayınları, Alfa Gelişim et Büyülü Fener.

Le Syndicat national de l’édition (SNE) fait malheureusement ce constat : malgré des signes qui annonceraient une reprise en 2015, les chiffres, mis à jours au 15 septembre 2015, sont à la baisse en France. Le chiffre d’affaires est passé de 2687 à 2652 millions d’euros par rapport à 2014, soit 1,3% de dévaluation.

Pour le syndicat, les difficultés à l’international sont parties prenantes de cette baisse, et l’état de l’édition turque ne dément pas cette difficulté, voire même peut-on-dire cette dégradation bilatérale. Un facteur structurel important pourrait en partie expliquer cette récession – baisse du temps de lecture et du budget moyen consacré à l’achat de livres, en temps de crise. La lecture perd du terrain au bénéfice d’autres loisirs, et la facilité avec laquelle les droits d’auteur peuvent être détournés via Internet notamment est très défavorable au marché.

Pour la France, l’exception culturelle en matière de prix unique, particularité du modèle national, constitue aussi l’un des obstacles évidents. Les droits d’auteur des publications françaises restent trop souvent le privilège des maisons françaises, qui limitent ainsi les publications étrangères des auteurs de l’Hexagone. Pourtant, le milieu francophone est l’apanage d’une société intellectuelle turque, et la demande est bien présente : en atteste les nombreux lycées francophones à Istanbul et dans toute la Turquie, pour lesquels lire les classiques français en langue originale est une évidence.

Elisabeth Raynal

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