Culture, Société

Remzi Sanver : regard sur la franc-maçonnerie

A la suite de la parution, en juin dernier, d’un numéro du magazine d’histoire Derin Tarih consacré aux mythes de la franc-maçonnerie dans l’Empire ottoman, nous avons cherché à en savoir un peu plus sur les arcanes de cette organisation, son rôle et sa place dans la Turquie aujourd’hui. M. Remzi Sanver, recteur de l’Université de Bilgi à Istanbul, ancien grand maître de la Grande Loge de Turquie, nous a fait l’honneur de répondre à nos questions.

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Remzi Sanver, recteur de l’Université de Bilgi à Istanbul, ancien grand maître de la Grande Loge de Turquie.

En Turquie, parle-t-on librement de la franc-maçonnerie ? Quelle est la part de secret de cette association ?

Le concept de secret vient de la tradition ésotérique et symbolique de la franc-maçonnerie. Son caractère initiatique en fait une société avec ses « secrets ». Dans tous les pays démocratiques, les francs-maçons travaillent avec l’ordre établi, comme association selon la loi 1901 en France, avec ce statut également en Turquie. En ce sens, il n’y a pas de secret. De plus, comme en France, les grands maîtres parlent librement dans la presse. Internet a aussi facilité le dialogue. Mais toujours demeure cette tradition initiatique, vécue comme une expérience personnelle ; c’est ce qu’on appelle vraiment le secret dans la franc-maçonnerie, cette expérience que l’on ne peut exprimer par des paroles.

En Turquie, ce qu’on observe pour la France est plus ou moins valable. Par exemple, seul le grand maître peut, comme en France, s’exprimer au nom de la Grande Loge, ou toute personne accrédité de son mandat. J’ai notamment donné une interview en direct, de près de cinq heures, pour Teke Tek, qui a connu un grand engouement.

Comment sont organisées les loges, qu’est-ce qui définit leur division ?

En Europe et aux Etats-Unis, bon nombre de loges groupent les frères par corporation – loges d’académiciens ou de docteurs – mais en Turquie, il n’y a pas de segmentation des loges selon les professions. Les loges sont l’essence de la franc-maçonnerie, parce que le travail initiatique, la pratique du rituel ne se fait que dans le cadre d’une loge.

Le groupement des loges forme la Grande Loge, sorte de fédération des loges. Toute loge a la même voix dans ce système, et un poids bien égal. Il faut bien, pour comprendre cela, distinguer deux franc-maçonneries : la « traditionnelle », qui est la franc-maçonnerie régulière, tandis que la franc-maçonnerie non traditionnelle est appelée « irrégulière ». La France est un pays où la maçonnerie irrégulière est très visible. La franc-maçonnerie non traditionnelle est née en France, avec le Grand Orient de France, en 1877. A ce moment-là, la Grande Loge régulière a décidé de changer sa constitution, et la condition de croire en une divinité, l’un des principes essentiels de la franc-maçonnerie, a disparu.

Aujourd’hui, la Grande Loge régulière de France est la Grande Loge nationale française. Mais lorsque l’on pense en France à la franc-maçonnerie, on l’associe au Grand Orient de France. Ce qui n’est pas du tout le cas en Turquie : la franc-maçonnerie régulière est dominante.

Quelle place tient la politique dans la franc-maçonnerie ?

Pour la franc-maçonnerie régulière, la politique est tenue hors des loges, à l’inverse de la maçonnerie irrégulière, où elle est très intégrée à l’institution – ce qui rend par exemple très visible le Grand Orient de France. Cela ne peut être le cas pour la Grande Loge de Turquie, d’obédience traditionnelle. La franc-maçonnerie accompagne bien sûr le mouvement des Lumières, puis fut visible au sein de l’Empire ottoman. Enfin, la fondation de la République séculière turque a impliqué des francs-maçons.

En Turquie, aussi, dans toute franc-maçonnerie, les frères présentent un profil de maçons qui croient en des principes – je dirais républicains, cela dépend comment l’on parle des républicains, mais certainement séculaires en tout cas : une vision du monde avec une société démocratique. En Turquie, la nécessité de faire référence à une divinité ne contredit pas du tout le fait que les maçons croient en des valeurs démocratiques. Ce qui est important, c’est de tenir la politique hors de l’institution. Les maçons ont leur position politique propre, qu’ils n’ont pas à faire valoir au sein de la Grande Loge. De même, il n’y a donc pas de contradiction entre les pratiques maçonnes et les pratiques de sa religion, du moment qu’il y a reconnaissance des liens de fraternité entre membres, au-delà des religions pratiquées.

Quelles relations internationales entretiennent les franc-maçons de chaque pays ?

La franc-maçonnerie s’organise dans chaque pays en loges indépendantes, il n’y a pas de centre international de la franc-maçonnerie. Chaque Grande Loge a son indépendance et ses principes ; certaines Grandes Loges, dont les principes sont en accord, peuvent se reconnaître, et s’accepter comme frères, se rendre visite. Il n’y a pas de supra-Grande Loge, mais les grands maîtres se réunissent une fois par an en Europe pour échanger sur la vie des loges, leurs problèmes et les relations avec l’opinion publique…

De même, l’esprit est universel, mais le rituel est propre à chaque pays. Même au sein d’une Grande Loge, il y a des rituels différents. L’essence est la même, mais les formes peuvent différer. En Turquie, on voit les traces d’une tradition d’initiation qui date du soufisme islamique. Il y a des ordres et fraternités islamiques qui ont cette culture de l’ésotérisme et de l’initiation, ancrée bien avant l’arrivée de la franc-maçonnerie.

Par contre, les fondamentaux ne changent pas : il y a une constitution maçonnique, qui définit l’organisation, les droits et les devoirs de ses membres. Il y a un rituel, dont les éléments essentiels ne changent pas. Il y a enfin un statut associatif, avec une assemblée générale, qui prend les décisions relatives à l’association.

Enfin, le rituel s’appuie sur cinq principes inaliénables : la croyance en une divinité ou être suprême, exprimé dans les livres sacrés, grand architecte de l’Univers ; les symboles du compas, de l’équerre, des livres sacrés ouverts durant les travaux des loges ; la nécessité de rester hors des débats politiques et religieux institutionnels ; l’initiation exclusivement masculine ; et enfin l’autorité indépendante des trois degrés – apprentis, compagnons, maîtres.

Terminons par quelques chiffres…

Aujourd’hui, il y a 16 000 maçons dans la Grande Loge de Turquie ; je connais bien trois autres loges : la Grande Loge libérale de Turquie qui compte quelques 4000 membres et la Loge féminine de Turquie, qui en compte environ 1500. Il y a donc quelque 20 000 maçons en Turquie.

Le nombre augmente raisonnablement, et de nombreux jeunes sont intéressés : l’âge moyen baisse à l’encontre de la situation aux Etats-Unis et au Royaume-Unis, ici il y a vraiment une énergie. On devient généralement maçon par cooptation, avec la référence d’un maçon initié. Mais parfois, certains frappent directement à la porte, même si ce n’est pas la méthode « typique ».

Propos recueillis par Elisabeth Raynal 

3 Comments

  1. Genc Osman

    Du politiquement correct. Ou comment se présenter comme de bons vieux samaritains qui veulent le bonheur du monde et des peuples. Quelle blague…

  2. Metin Ansen

    Je suis d’accord en gros avec mon très cher frère Remzi Sanver, que je connais bien et que je respecte, avec qui j’entretiens des relations fraternelles très chaleureuses. Il rejoint sur beaucoup de points les théories de mon frère Thierry Zarcone, défendues dans son nouvel ouvrage « Le Croissant et le compas » (Dervy, 2015).

    Je ne suis pas d’accord avec lui quand il soutient que la politique est présente dans mon obédience, la Grande Loge Libérale de Turquie, car ce n’est pas vrai. Je ne suis pas d’accord avec lui non plus, ainsi qu’avec la plupart des frères de son obédience, qui affirment que mon obédience défend les idées du Grand Orient de France dans la maçonnerie turque, car dépendant de lui. Ce n’est pas vrai non plus. Mon obédience, dont j’ai présidé les destinées pendant quatre ans, est une obédience non reconnue par la maçonnerie anglaise, mais néanmoins régulière dans son fonctionnement selon les principes, us et coutumes maçonniques, souveraine et indépendante, soumise à aucune puissance maçonnique étrangère.

    Cordialement à vous,
    Metin Ansen
    Ancien Grand Maître
    Grande Loge Libérale de Turquie

  3. Metin Ansen

    Je me permets de pianoter sur mon clavier pour apporter une réponse à Monsieur Genç Osman

    Vouloir le bonheur du monde et des peuples, est-ce un péché?

    Laissez donc les francs-maçons dans leur bonheur, même si et certainement cela est une utopie. Ils ne dérangent personne.

    De nos jours, il reste tellement peu d’institutions qui affichent leur amour et leur désir de vouloir le bonheur et la dignité de l’homme qu’une de plus ou une de moins, où est le mal?

    Loin de moi l’envie de lancer une polémique, mais une précision tout de même : la franc-maçonnerie, ce n’est pas du satanisme. Si elle continue d’exister depuis autant de temps, cela ne prouve-t-il pas qu’elle exerce un attrait et un magnétisme sur les êtres-humains?

    Cordialement,
    Metin Ansen

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