Culture, Découverte

Rencontre avec Frère Gwenolé Jeusset, un franciscain en terre d’Islam

Gwenolé Jeusset, prêtre Franciscain, a vécu la plus grande partie de sa vie de prêtre au contact de musulmans, d’abord en Côte d’Ivoire puis douze ans en Turquie, cherchant sans cesse à mieux connaître la religion et la culture de ceux parmi qui il vivait. Retour sur ce parcours d’une richesse inouïe. 

2016-12-19-09-05-57Pouvez-vous nous rappeler votre parcours avant d’arriver à Istanbul ?

Tout commence en 1968 en Côte d’Ivoire où, à ma grande surprise, on me demande de créer une Commission de relation avec les musulmans. Ainsi, pendant plus de 15 ans, j’ai travaillé avec les musulmans de ce pays en faveur de la rencontre et la réconciliation. Je peux témoigner que la connaissance est la source de la réconciliation.

Puis, en 1982, mes supérieurs m’ont chargé de créer une Commission semblable pour l’Ordre des Franciscains, partout dans le monde. J’ai ainsi beaucoup voyagé pour visiter mes frères franciscains en pays musulmans ou en zones musulmanes (comme les Philippines, le Pakistan, l’Indonésie, mais aussi la Bosnie, le Maroc, la Somalie).

J’ai ensuite continué à exercer ce ministère du dialogue en France où j’ai été nommé directeur du Service des Relations avec l’islam (SRI) de la Conférence des Évêques de France.

Enfin, alors que je pensais en avoir fini avec l’Islam, je suis reparti pour Istanbul afin de créer un centre Franciscain interreligieux pour tisser des liens avec les communautés chrétiennes autres que catholiques, mais aussi les communautés juives, alévies et musulmanes sunnites.

Je suis donc un homme de terrain, et non un universitaire, même si j’ai pris le temps de revenir sur cette expérience et d’approfondir ma réflexion, ce qui a donné lieu à quelques livres[1]

Vous témoignez souvent, dans vos écrits, d’une grande amitié spirituelle avec un vieillard musulman rencontré en Côte d’Ivoire, El Hadj Sakho Boubacar. Que retenez-vous de cette rencontre ?

Quand on se connait l’un l’autre, et qu’on recherche à connaitre l’autre positivement, on découvre sa richesse. Je dis toujours que dans le christianisme, il y a des saints, des bandits et des imbéciles. C’est pareil chez les musulmans ! Certains ne veulent pas discuter certes, il ne faut pas s’en formaliser, mais plutôt se concentrer sur tous les autres.

Dès le départ, j’ai eu la chance de rencontrer des croyants ouverts aux autres parmi lesquels ce vieux musulman qui s’est révélé un saint homme d’une ouverture extraordinaire. On a visité ensemble des communautés chrétiennes et musulmanes en Côte d’Ivoire. Il m’a considéré comme son fils, ce fut l’expérience la plus forte de mon sacerdoce.

J’ai connu d’autres hommes de dialogue avec qui j’ai pu tisser des liens d’amitié : Amadou Hampâté Bâ, un écrivain d’Afrique de l’Ouest, mais aussi un ami malien, lépreux qui a vécu en Côte d’Ivoire pendant 15 ans.

Ces amitiés m’ont porté dans ma mission et m’ont encouragé à travailler pour une meilleure connaissance des musulmans et la construction d’amitiés fraternelles avec eux.

Qu’avez-vous appris et reçu de l’islam ?

À travers les pensées, mais aussi certains gestes formidables de la part de mon Baba en Côte d’Ivoire ou d’autres musulmans, j’ai réalisé que l’Esprit de Dieu souffle où il veut, y compris hors de nos frontières, et j’ai compris que nos credos et nos fois différentes n’empêchaient pas la rencontre de l’autre, sur sa rive, dans son espace.

L’Islam m’a également rappelé le respect du nom de Dieu et m’a fait découvrir une foi en un Dieu transcendant.

Finalement, la fréquentation de l’islam m’a rendu davantage chrétien, en me permettant d’établir une fraternité bien au-delà de ma communauté.

Quel est le plus beau souvenir de votre mission en Turquie ?

C’est sans conteste le voyage organisé en 2014 à Konya avec un Dede derviche au cours duquel nous nous sommes recueillis ensemble, l’un à côté de l’autre, pendant trente minutes, devant le tombeau de Rumi pour invoquer la sainteté de Dieu en cet homme.

À la suite de ce pèlerinage, nous avons organisé, quelques mois après, en 2015, la même démarche avec six frères franciscains d’Istanbul et un groupe de sept derviches sur la tombe de Saint François à Assises.

Quelle est la difficulté principale que vous avez rencontrée dans la recherche de dialogue avec les musulmans ?

Le dialogue n’est pas possible avec tout le monde, il est même rare et il est plus l’affaire d’intellectuels. Pour ma part, je préfère parler de rencontre.

La difficulté principale réside dans la volonté de chacun de rester dans sa communauté et de se défendre, se protéger de l’autre, et bien souvent, au lieu de bâtir des ponts, on construit des murs. J’entends certains chrétiens aujourd’hui, comme des musulmans, tenir des propos semblables à ceux des croyants à l’époque des croisades !

Or, tout l’enjeu de la rencontre consiste à passer d’une culture du soupçon à une culture du dialogue.

Quelles seraient vos recommandations pour une VRAIE rencontre avec l’autre ?

Avant tout, la rencontre doit être gratuite, sans arrière-pensée ni désir de conversion de l’autre. Ce n’est qu’à partir du moment où l’autre comprend que la rencontre et la relation sont gratuites, que l’amitié peut naître, dans la confiance. Il s’agit d’ÊTRE plutôt que de DIRE.

Ensuite, il faut aller vers l’autre, dans l’ordinaire de nos vies, sans rater toutes les petites occasions du quotidien. Et, quand le contact passe bien, approfondir par une rencontre spirituelle sans prosélytisme aucun.

Il faut découvrir en l’autre ce qu’il a de plus mystique et qui me rejoint d’une certaine manière.

Enfin, il nous faut vivre ensemble avec nos différences et au-delà de nos différences et nous laisser regarder ensemble par Dieu.

Dans un contexte d’islamophobie grandissante et de violence extrême de la part des extrémistes, faut-il continuer le dialogue inter-religieux ?

Je pense que le dialogue continue entre ceux qui l’ont initié, sans faire de bruit.

Quant à la rencontre, elle doit bien évidemment continuer, plus que jamais ! Pendant toutes ces années au cours desquelles j’ai voyagé en pays musulman, combien de personnes m’ont montré que la rencontre était possible !

Aujourd’hui, face à l’invasion des migrants, on craint le pire, on se replie sur soi et l’on a perdu toute espérance !

Mais la crainte émane de ceux qui n’ont jamais fait l’expérience de la rencontre, et qui n’écoutent que ceux qui sont découragés ou éprouvés par les conflits.

J’ai connu des personnes ayant énormément souffert des conflits entre religions, d’actes extrêmement violents tant du côté des chrétiens que des musulmans, mais qui ont su se relever sans répondre à la haine par la haine. Ce sont eux mes modèles !

Sabine Schwartzmann

[1] Frère Géwnolé est l’auteur de plusieurs ouvrages : « Dieu est courtoisie, Saint François, son œuvre et l’Islam » 1985, « Rencontre sur l’autre rive, Saint François d’Assise et les musulmans », 1996 Editions Franciscaines, « Saint François et le Sultan » 2006 Albin Michel, « Assise ou Lépante ? Le défi de la Rencontre », 2014 Editions Franciscaines.

1 Comment

  1. CHEHAB

    Cher Père Jeusset,
    Christ est ressuscité , Alléluia !
    En cette veille de Pâques,et de retour du Azhar, quelle joie pour reprendre contact avec vous et méditer sur vos paroles !
    amicalement ,
    Harés CHEHAB
    S.G.Du Comité National Islamo-Chrétien pour le Dialogue
    LIBAN
    LIBAN

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