Culture

Rencontre avec Nathalie Ritzmann, sur la route des derviches tourneurs

134_fotoDu 28 août au 8 septembre 2012, Nathalie Ritzmann participe à l’exposition photo de Jean-Marc Arakélian organisée dans la galerie de la mairie de Beyoğlu à Istanbul sur le thème « La création de la femme dans l’exaltation poétique de Mevlâna ».
L’occasion pour « Aujourd’hui la Turquie » d’échanger avec cette figure de la communauté francophone stanbouliote, auteur du site à succès « Du Bretzel au Simit », sur sa rencontre avec la spiritualité soufie à travers Mevlâna. 

Une fin d’après-midi de juillet, rendez-vous est pris au çay bahçesi (jardin à thé) de Fındıklı au bord du Bosphore. Le « coin » de Nathalie Ritzmann comme elle aime à le préciser, car « j’y ai fait de très belles rencontres ». Silhouette gracile, cheveux blonds vénitiens et regard rusé, cette alsacienne devenue turque il y a un an et demi, rayonne dans ce décor de carte postale. Nathalie Ritzmann est indéniablement amoureuse de son pays d’adoption. Depuis cinq ans, elle relate son histoire d’amour avec la Turquie, grâce à son site « Du Bretzel au Simit », véritable encyclopédie de la culture turque. Il est pourtant temps, aux yeux de cette personnalité touche-à-tout, de « commencer une nouvelle vie » dit-t-elle.

Une flamme l’anime : l’Amour rencontré à travers l’univers mevlevi qui l’a conduite aux derviches tourneurs, véritables guides de sa future route de nomade. De ces instants de vie précieux, ses écrits et ses photos sont de vibrants témoins. A son retour de Bulgarie, Nathalie Ritzmann se prête au jeu des questions pour « Aujourd’hui la Turquie ». De ses futures expositions photo à sa nouvelle orientation de vie, Nathalie Ritzmann nous invite à la découverte du monde et de l’Amour de Mevlâna.

Quelle a été la raison de votre déplacement à Plovdiv en Bulgarie en juin dernier ?

J’ai monté, avec la participation d’Esin Çelebi, 22ème arrière-petite-fille de Mevlâna et Vice-Présidente de la Fondation Internationale Mevlâna, et les derviches de Galata avec à leur tête le cheik Nail Kesova, un programme nommé « La route des derviches passe par Plovdiv ».

En effet, cette ville, deuxième plus grande de Bulgarie, était autrefois un haut-lieu du soufisme et on y dénombrait pas moins de onze communautés soufies au XVIème siècle !

J’ai découvert cette magnifique cité en novembre 2011 grâce à mon ami photographe Jean-Marc Arakélian qui m’a fait connaître sur place un ancien tekke (couvent) de derviches découvert lors d’un précédent séjour ; ce fut pour moi une véritable révélation. Le semahane, salle où dansaient auparavant les derviches et qui abrite aujourd’hui un restaurant loué surtout pour des fêtes et des mariages, a été parfaitement restauré. C’est un lieu sublime doté une acoustique exceptionnelle.

Je me suis aussitôt dit, en pensant notamment à la communauté turque de Plovdiv qui représente environ 10 % de la population de la ville, qu’il fallait absolument recréer là, l’espace d’un moment, la vocation initiale à cet endroit. Il me fallait trouver le moyen d’organiser un sema (danse sacrée des derviches) à Plovdiv ! En quelques minutes, l’idée a pris forme dans ma tête : proposer un programme autour de Mevlâna pour faire découvrir ou plutôt redécouvrir l’univers des derviches tourneurs.

J’ai monté un dossier, obtenu les autorisations des occupants et trouvé les sponsors nécessaires. J’ai ainsi pu proposer le 4 juin dernier dans le magnifique musée ethnographique régional de la ville une cérémonie de sema avec le cheik Nail Kesova à la tête des derviches tourneurs de Galata, ses semazen (danseurs) et ses musiciens, ainsi qu’une exposition photos avec la participation de Jean-Marc Arakélian, présentée durant tout le mois de juin.

Le 5 juin, une conférence sur Mevlâna donnée par Esin Çelebi et suivie d’un sema ont été offerts dans l’ancien tekke.

En quoi consistait l’exposition de photos organisée à Plovdiv ? Va-t-elle être proposée ailleurs ? 

L’exposition regroupait une sélection de photos prises par Jean-Marc Arakélian et par moi-même. Nous avons travaillé plusieurs mois ensemble, avec deux regards différents, son regard artistique et mon regard de femme, sur l’univers des derviches tourneurs que je fréquente depuis quasiment trois ans. Le public a été très enthousiaste. Le musée ethnographique est un des musées les plus visités de la ville par des touristes venus du monde entier. J’ai eu l’occasion de discuter avec certains d’entre eux, tous interpelés par l’exposition. Je trouve cette réaction particulièrement intéressante !

Cette exposition va être présentée du 28 août au 8 septembre 2012 dans la galerie de la mairie de Beyoğlu sur Istiklal Caddesi à Istanbul, enrichie par des montages photos originaux et une scénographie artistique créés de toutes pièces par Jean-Marc. Les derviches et autres visiteurs de marque attendus ne peuvent guère imaginer ce qu’un artiste peut avoir comme idées … Surprise garantie !

En outre, la Fondation Mevlâna m’a proposé de présenter mes photos fin septembre à Konya dans le cadre des festivités organisées pour l’anniversaire de la naissance de Mevlâna, un beau cadeau !

Quels ont été les thèmes abordés lors de la conférence sur Mevlâna par une de ses descendantes, Esin Çelebi ? 

En premier lieu ont été abordées l’identité et la pensée de Mevlâna, puis l’explication quant à la signification du sema. A la portée de tout le monde, la conférence a été faite en turc par Esin Çelebi, présentée en anglais sur rétro-projecteur et traduite en bulgare par une collaboratrice du Consulat Général de Turquie de Plovdiv.

Quelle a été la réaction de la communauté turque de Plovdiv ? 

Les membres de la communauté ont surtout été intéressés par les sema. Les Consuls Généraux de Turquie et de France nous ont honorés de leur présence. Ce dernier, d’ailleurs d’origine turque, est venu spécialement de Sofia avec son épouse, pour assister au programme du 5 juin dans l’ancien tekke.

Ils ont vraiment été très heureux de la manifestation et ont exprimé leurs regrets de n’avoir pu proposer eux-mêmes un tel événement : « Nous avons tous les moyens nécessaires mais nous n’aurions jamais pu le faire » m’ont-ils dit. « Il a fallu que ce soit une étrangère qui aime la Turquie et avide de faire connaître la culture de son pays d’adoption qui monte un tel projet. »

La communauté turque de Plovdiv souhaite que je réorganise régulièrement des sema dans leur ville. Mais, est-ce que ce sera moi ou quelqu’un d’autre ? On verra bien ! La première fois, c’est toujours ce qu’il y a de plus difficile, c’est un challenge, mais une fois rôdé…

Est-ce que vous pensez que la pensée de Mevlâna est encore présente en Turquie ? 

Oui, plus que jamais et je sais que son influence dépasse les frontières de la Turquie. Nous vivons dans un monde de plus en plus dur, de plus en violent – regardons la Syrie voisine – et nous avons de moins en moins de repères. Je pense que les gens éprouvent le besoin de se raccrocher à la spiritualité et Mevlâna est l’homme de la situation ! Il rassemble, à travers une pensée sage, philosophique, basée sur la tolérance, le respect, la fraternité et l’amour, les gens de différentes confessions et origines où chacun est en droit de conserver ses propres idées.

Quelles ont été les retombées de ces événements ? 

J’ai reçu ma plus belle récompense une quinzaine de jours après le début de ces manifestations. Je me suis aperçue qu’il y a à Plovdiv, comme à Istanbul, différentes communautés religieuses représentées. Les orthodoxes sont les plus nombreux mais on trouve aussi des Catholiques, des Juifs, des Arméniens et des Musulmans. Je souhaitais, à travers l’organisation de mon programme, rassembler les gens autour de Mevlâna.

Un prêtre catholique assomptionniste et une sœur oblate sont venus assister au sema au musée ethnographique de même que l’imam de Plovdiv. Bien que de la même ville, ils ne se connaissaient guère ! Le courant est bien passé entre eux. Je leur ai proposé de se revoir et quinze jours après, j’ai organisé une rencontre à l’Église des Assomptionnistes avec le Mufti de Plovdiv et l’imam. Nous avons visité l’église en compagnie des trois prêtres assomptionnistes de la communauté, un Italien, un Croate et un Français. Puis, nous avons bu un café tous ensemble et un début de dialogue s’est installé. Il y a eu un échange retour, les musulmans ont à leur tour invité les Assomptionnistes à visiter leur principale mosquée et à partager un repas de rupture du jeûne durant le mois de Ramadan qui vient de s’achever.
J’ai planté une graine, à eux de l’arroser et de faire fructifier !

Qu’en est-il de vos autres projets ? 

J’ai décidé d’entamer ma troisième vie en me jetant à l’eau au sens propre comme au sens figuré et bien qu’ayant peur de l’eau et ne sachant nager ! Je viens de démissionner du poste de responsable financière à mi-temps que j’occupais depuis presque 5 ans et je vais quitter mon appartement mi-septembre !

Ma deuxième vie a commencé à mon arrivée en Turquie, il y a neuf ans. Ma troisième vie peut paraître folle pour certains mais personne ne peut se mettre à ma place et je suis confiante en la vie !

J’ai deux projets au programme, le premier en binôme pour Kızılay, la Croix-Rouge turque, dans les camps de réfugiés syriens. Le second consiste à partir sur la route des tekke, idée qui me trotte dans la tête depuis quelques mois et qui m’a été insufflée par Jean-Marc Arakélian, lui-même grand voyageur parti il y a 13 ans, sur sa propre route.

Je prévois de partir entre 6 mois et un an, à la manière d’un derviche, ce mot signifiant en fait « l’errant », « l’itinérant » ! Bien sûr, je serai plus un derviche des temps modernes avec mon sac à dos et mon appareil photo mais j’errerai à la fois en Turquie et dans les anciens pays de l’Empire ottoman dans le but de réaliser un livre sur les anciens tekke mevlevis encore existants. Je projette également de m’atteler en parallèle à la rédaction d’un livre plus personnel sur ma propre quête, mon voyage intérieur.

Qu’en sera-t-il de votre activité de journaliste et du site « Du Bretzel au Simit » ? 

Ce site a bientôt cinq ans et comporte près de mille articles ! Cela m’a permis, non pas de m’enrichir au sens propre du terme, mais d’être reconnue comme turcophile et d’être un pont entre la Turquie, mon pays d’adoption – qui m’a offert la nationalité en 2011 – et la France, mon pays d’origine. J’ai souhaité faire découvrir à la fois les gens, le pays, la culture, les différentes richesses issues de toutes ces communautés qui ont habité le pays et qui ont écrit l’histoire de la Turquie.

Ce site constitue les bases, les racines de mon projet sur la route des tekke.

Qu’est-ce que vous a marqué lors de votre premier séjour en Turquie ? 

De nombreux lieux, mais surtout les gens, la diversité et la richesse multiculturelles et cultuelles. Je pense que beaucoup de pays en Europe, notamment la France, ont beaucoup à apprendre sur ces sujets. J’ai découvert ici ce que je ne connaissais pas auparavant, la tolérance, l’ouverture, le partage, l’hospitalité et c’est sans doute pour cela que je me sentais toujours en porte à faux. Je me sentais toujours différente, mais je ne savais pas pourquoi ! J’ai compris pourquoi depuis que je vis ici.

On peut communiquer facilement, les gens sont prêts à t’aider, à te recevoir. Pratiquement dans tous mes voyages effectués depuis neuf ans, j’ai été accueillie chez des personnes que je ne connaissais pas deux heures avant qui m’ont accueilli à leur table et offert un gîte ! J’ai eu de sacrées leçons de vie et me suis souvent demandée : « Est-ce que je suis capable de faire la même chose ? ».

J’ai rencontré des gens de différentes cultures et religions alors que j’étais vraiment très éloignée de Dieu pendant des années. Je m’en suis rapprochée mais différemment. A travers ce que j’ai écrit, mes rencontres, j’ai découvert des personnes de cultes différents qui m’ont chacune levé un bout du voile sur une partie de ce que j’appelle « la véritable richesse de l’Homme ».

Le fait d’avoir été acceptée dans la grande famille des derviches m’a ouvert les yeux et j’ai trouvé « chaussure à mon pied » grâce à elle. J’ai appris la patience, la tolérance, le respect, le pardon, l’amour, ces principes trop souvent oubliés au quotidien et qui, pourtant, sont les bases essentielles de la vie…

Propos recueillis par Alexianne Lamy

1 Comment

  1. Maheux Hélène

    Très intéressant, questions pertinentes et réponses précises, on sent la passion.

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