Economie, International, Politique

Rencontre avec S.E. Hakkı Akil, ambassadeur de Turquie en France

Riche de trente-six années passées au Ministère des Affaires étrangères, Hakkı Akil a pris ses fonctions d’ambassadeur de Turquie en France en avril 2014. Nous l’avons rencontré le 9 septembre à Paris, pour revenir avec lui sur l’évolution des relations de la Turquie avec l’Europe, la France, Chypre et Israël, mais aussi sur le contexte régional troublé entre autres par la lutte contre le terrorisme, la guerre en Syrie et en Irak, et la question des réfugiés.

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Que pouvez-vous nous dire sur l’évolution des relations franco-turques ?

Les relations franco-turques ont connu des hauts et des bas, et l’image de la Turquie en France s’est malheureusement dégradée depuis les années 1970. Cela a commencé avec le film Midnight Express (sorti en 1978, ndlr), et s’est poursuivi notamment avec le terrorisme arménien, qui a suscité en France une politique de propagande anti-turque. Puis le coup d’Etat de 1980, portant les militaires à la tête de l’Etat turc et l’arrivée au pouvoir en France du Parti socialiste. Ajoutons à cela les militants turcs d’extrême-gauche et d’extrême-droite qui ont alors trouvé refuge en Europe… A partir de 1984, le PKK s’est par ailleurs implanté à Paris et a développé un important lobby dans les années 1980 et 1990, porté entre autres par le réseau « France libertés » (créée par Danielle Mitterrand en 1986, cette fondation milite pour les droits de l’Homme et la défense des droits des minorités, dont les Kurdes, contribuant au climat délétère des relations franco-turques, ndlr).

La visite du président Mitterrand au début des années 1990 [1] a constitué un tournant, redonnant un élan positif aux relations bilatérales. Elan poursuivi sous la présidence de Jacques Chirac, la France soutenant l’adhésion de la Turquie à l’UE. L’arrivée au pouvoir de Nicolas Sarkozy en 2007 a de nouveau dégradé les relations, faisant de la Turquie un enjeu de politique intérieure en France.

Par ailleurs, les divergences entre les deux pays s’étoffent encore à l’occasion de l’adoption par le Parlement français en 2001 de la loi sur la reconnaissance des évènements de 1915 comme génocide. Il en va de même lors du projet de loi visant à punir le négationnisme des génocides reconnus par la loi, censuré par le Conseil Constitutionnel en 2012.

A présent, les relations franco-turques sont sur une nouvelle pente ascendante. En témoigne la visite du président Hollande à Ankara en janvier 2014 (d’autant plus symbolique qu’elle est la première visite d’Etat d’un dirigeant d’un « grand pays » depuis les évènements de Gezi en avril 2013, et la première visite d’un chef d’Etat français en 22 ans ! ndlr).

Nous espérons que le bon climat actuel des relations perdurera pour de bon, au bénéfice des deux parties.

Qu’en est-il des relations entre la Turquie et l’Union européenne ?

L’adhésion à l’UE est pour la Turquie un choix stratégique. Si l’UE est une institution politique, l’Europe est également notre maison. On ne peut écrire l’histoire de la Turquie sans l’Europe, ni celle de l’Europe sans la Turquie. Notre priorité à l’heure actuelle est d’ouvrir de nouveaux chapitres et d’harmoniser la législation turque avec l’acquis communautaire. Après cela, il reviendra au peuple turc et aux pays membres de l’UE de voir s’ils veulent que la Turquie soit membre de l’UE ou s’ils préfèrent une « relation spéciale », comme l’ont fait la Norvège ou la Suisse.

Dans le même sens, la question de l’adhésion de la Turquie à l’UE a montré que l’opinion publique européenne ne connaissait pas bien la Turquie. A votre avis, la Turquie doit-elle mieux se faire connaître en Europe et quelles sont les actions menées dans cet objectif ?

Avec la globalisation, les nouvelles technologies, la Turquie en tant que sixième destination mondiale du tourisme… On ne peut pas dire que les peuples européens ne connaissent pas bien la Turquie. Les problèmes que nous rencontrons viennent plutôt du fait qu’après la chute de l’URSS, la religion est redevenue une valeur politique. Dans les années 1960-1970, personne ne questionnait l’appartenance de la Turquie aux institutions européennes sous prétexte que la majorité des Turcs étaient musulmans. Par exemple, quand les Communautés européennes ont été fondées, la Grèce et la Turquie ont signé des accords d’association dès 1963.

Or, après la chute de l’URSS, la religion a rempli le vacuum idéologique au niveau global et les gens ont commencé à raisonner en fonction de l’appartenance religieuse. Les effets s’en sont ressentis au sein de l’UE, posant des problèmes tels que l’islamophobie, le racisme ou la montée des partis d’extrême droite… Ce n’est donc pas dans une méconnaissance de la Turquie mais dans ces changements idéologiques au niveau mondial qu’il faut chercher les causes.

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Mercredi 9 septembre, M. Akil nous recevait chaleureusement dans ses bureaux à Paris pour répondre à nos questions.

La Turquie est le premier pays d’accueil des réfugiés à l’heure actuelle. Que pensez-vous des actions et des positions des pays de l’UE à ce sujet ?

A l’heure actuelle, la Turquie a dépensé 6,5 milliards de dollars pour l’accueil des réfugiés, soit environ 0,7% de son PIB. Je suis très fier d’être l‘ambassadeur d’un pays qui a reçu 2 millions de réfugiés en si peu de temps et a ouvert ses frontières […] sans distinction ethnique ou religieuse, bien qu’il soit déjà en difficulté. Par exemple, lors de la guerre de Kobané/Aïn Al Arab, la Turquie a reçu 196 000 réfugiés en 36 heures. Actuellement, 270 000 réfugiés vivent dans les camps et 1,6 millions de personnes sont réparties dans les villes.

Je suis également très fier que lors des élections du 7 juin, aucun parti politique n’ait utilisé la présence des réfugiés comme un argument électoral. Ils savaient que cela les desservirait auprès de l’électorat turc, au contraire de ce qui se passe en Europe… C’est une contradiction notable au regard du niveau de vie en Europe et des besoins en main d’œuvre jeune des pays européens vieillissants.

Ce n’est pas à moi de juger les politiques européennes, mais aux peuples européens. Je pense cependant que la communauté internationale doit se montrer plus solidaire et que la Turquie devrait servir d’exemple. La situation ne peut être résolue qu’avec l’aide de tous les pays. Un problème se pose néanmoins aux pays européens : l’islamophobie a eu un tel impact que les Européens sont réticents à accepter l’arrivée de nouveaux étrangers dans leurs pays, bien que conscients des opportunités économiques que ceux-ci pourraient apporter.

Que peut-on dire au sujet du Parti des Travailleurs du Kurdistan (PKK) ? Les évolutions récentes peuvent-elles dégrader les relations entre la Turquie et l’UE et entre la Turquie et la France ?

Malgré les difficultés politiques que cela aurait pu poser, le gouvernement a pris l’initiative de lancer le processus de paix. D’après l’accord signé, les éléments armés du PKK devaient abandonner les armes et quitter le territoire turc. Malgré un respect très relatif dudit accord de la part du PKK, le gouvernement a fermé les yeux pour ne pas saboter le processus de paix. Malheureusement, le 7 juillet, le groupe a déclaré caduque le processus de paix, et le 11, annonçait officiellement qu’il commençait la guerre. Le gouvernement tente désormais de prendre toutes les mesures appropriées pour contrecarrer les actes terroristes du PKK en Turquie. Il ne faut surtout pas tomber dans le piège du PKK voulant faire croire que c’est le gouvernement qui a mis fin au processus de paix. […] Nous allons bien sûr essayer d’empêcher les agissements militaires du PKK tout en ayant sur la table le processus de paix. Mais cette fois-ci, le gouvernement sera beaucoup plus vigilant et le PKK devra respecter ses engagements.

Par ailleurs, combattre ensemble le terrorisme peut rapprocher la Turquie de l’UE. Le PKK est une organisation terroriste reconnue comme telle par l’UE et la France, le fait de combattre Daesh ne peut et ne doit légitimer une autre organisation terroriste. Si la Turquie montre une certaine solidarité envers ses alliés dans le combat contre Daesh, cette solidarité doit également jouer dans notre combat contre le PKK, c’est la logique des choses.

Le pays connaîtra comme prévu les élections programmées le 1er novembre et je pense que la situation sera plus calme d’ici-là. D’une façon ou d’une autre, par des moyens militaires ou par un accord, nous allons mettre un terme à cette situation.

Que pouvez-vous nous dire du contexte politique au Moyen-Orient, particulièrement dans la zone géographique proche de la Turquie ?

La région traverse une période très difficile, les politiques de Bachar Al Assad ont mené la Syrie à un désastre économique, politique et surtout humanitaire. Après plus de 300 000 morts, quatre millions de réfugiés et sept millions de déplacés, la guerre civile se poursuit. De plus, l’instabilité en Irak a engendré des troubles dans toute la région, en créant un terrain fertile pour le développement de nouveaux groupes terroristes tels que Daesh, ou d’autres. Le PKK occupe également un nouveau terrain dans le Nord de la Syrie.

Nous espérons que la solution viendra de gouvernements inclusifs et démocratiques à Bagdad et à Damas, englobant toutes les composantes de la société. A l’heure actuelle, la présence de Bachar Al Assad, qui empêche tous ces réfugiés de rentrer chez eux, ne peut constituer une solution. Il faut donc trouver une solution sans lui, mais en gardant les structures de l’Etat pour ne pas commettre la même erreur que les Américains en Irak.

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Les médias européens ont répété que la Turquie menait un « double-jeu » avec l’Etat islamique. Comment pensez-vous que la Turquie a interprété ces accusions ?

On peut raconter ce que l’on veut, mais Daesh représente un réel danger pour la Turquie, bien plus que pour les pays européens. Il contrôle aujourd’hui 98 km de nos frontières avec la Syrie. Nous faisons d’ailleurs partie de la coalition depuis le début. Avant que les conditions pour que la Turquie participe à la guerre contre Daesh ne soient réunies, nous participions déjà au combat par d’autres moyens : la formation des soldats combattant Daesh, leur équipement, etc.

Nous avons eu des réunions avec nos alliés, mais pourquoi reviendrait-il à la Turquie de jouer le rôle de gendarme international ? Nous pensons que si les attaques aériennes sont nécessaires, elles ne peuvent résoudre le problème sans une solution politique à Bagdad ou à Damas. Tant que le régime de Bachar Al Assad soutient Daesh, et en l’absence d’un gouvernement inclusif ayant le respect et la confiance de la population et des régions sunnites, on ne peut combattre Daesh. Au lieu de vouloir tuer les moustiques, il faut essayer d’assécher le marécage, c’est à dire combattre les raisons d’existence de l’organisation.

Où en est-on des négociations avec Chypre ?

Les négociations ont repris entre les deux communautés, avec le soutien du gouvernement turc. Les Chypriotes turcs font preuve de bonne volonté, comme nous l’avons vu par le passé. Le plan Annan – qui avait le soutien de toute la communauté internationale – a été approuvé par les Chypriotes turcs tandis que les Chypriotes grecs l’ont rejeté. Au final, ceux qui ont refusé le plan ont été « félicités » et intégrés dans l’UE, quand les Chypriotes turcs qui l’avaient accepté ont été sanctionnés.

Nous espérons cette fois parvenir à une solution politique. Le gouvernement turc n’est pas parti aux négociations, il est seulement un facilitateur et un soutien. En définitive, il revient aux communautés vivant sur l’île de parvenir à un accord.

On se souvient qu’en 2010, l’attaque du Mavi Marmara [2] avait porté un coup sérieux aux relations entre la Turquie et Israël. Où en est-on aujourd’hui ?

Après cet évènement, des négociations ont eu lieu entre la Turquie et Israël pour revenir au statu quo ante. Le gouvernement turc avait posé trois conditions : des excuses officielles de la part d’Israël, des compensations pour les familles des victimes, et la fin de l’embargo contre Gaza. Bien qu’un accord ait été conclu selon les modalités énoncées, les indemnités à verser aux familles des victimes et l’embargo continuent de faire débat. A chaque fois que l’on touche au but, certains évènements politiques dans la région[3] empêchent la mise en œuvre dudit accord.

Personnellement, je pense qu’il est dans l’intérêt de tous que les parties parviennent au plus vite à un accord et normalisent leurs relations. Comme je disais tout à l’heure, la région connaît déjà suffisamment de difficultés.

Propos recueillis par Dr. Hüseyin Latif & Coralie Forget

[1] Visite du président Mitterrand au Lycée Galatasaray le 14/04/1992 en vue de la signature d’un accord d’enseignement intégré, qui crée entre autres l’Université de Galatasaray.

[2] Le 31 mai 2010, la flottille de l’ONG turque IHH Insani Yardim Vakfi avait arraisonnée par l’armée israélienne alors qu’elle se dirigeait vers la Palestine, convoyant de l’aide humanitaire, dans le but de briser le blocus de Gaza. L’incident avait fait neuf morts.

[3] En particulier les diverses attaques israéliennes sur Gaza, l’opération récente menée par Tsahal contre la mosquée Al Aqsa…

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