Découverte, Environnement, Société

Renouer avec la nature

Ce premier éditorial de 2019, je l’ai écrit le 21 décembre, lors du solstice d’hiver, la nuit la plus longue de l’année. Dans le calendrier zoroastrien, c’est une nuit de fête appelée Shabe Yelda où l’on veille jusqu’au lever du soleil pour célébrer la naissance de la lumière, car, à partir de cette nuit, les jours commencent à s’allonger. La coutume veut qu’on lise des poèmes du grand poète persan Hafez et que l’on mange des fruits secs et des grenades. Les Iraniens utilisent toujours le calendrier zoroastrien basé sur les saisons et la nature. Une vie respectueuse de la nature semble bien loin de nos sociétés industrialisées et de consommation de masse où ce qui prime est la rentabilité économique. 

Néanmoins, il existe des initiatives qui échappent à cette tendance. C’est le cas de la ferme Gündönümü, spécialisée dans l’élevage biologique et située dans la région de Thrace (Trakya) près d’Istanbul. Je m’y suis rendue avec des élèves des clubs de l’environnement des lycées français Notre-Dame de Sion et Saint Michel ainsi qu’avec leurs professeurs Seval Erol et Inci Kimyonsen. Chaussés de bottes en plastique, nous avons été accueillis par la propriétaire Aysun Sökmen qui nous a parlé de l’élevage biologique respectueux de l’environnement.

La visite a commencé avec la dégustation du lait biologique produit dans cette ferme et elle s’est poursuivie par la découverte de l’élevage de bovins qui sont particulièrement choyés. En effet, si en 2000, Aysun Sökmen a commencé par l’élevage industriel, depuis 2004 elle a opté pour l’élevage biologique après qu’une grande partie de son troupeau ait succombé à la maladie l’année précédente. Consciente de l’importance des soins dont doivent bénéficier les animaux, la propriétaire veille au respect des conditions d’hygiène, elle s’assure que les bêtes bénéficient d’un accès permanent à des espaces en plein air et elle réduit la part du blé dans l’alimentation de ses vaches au bénéfice d’une alimentation végétale variée et équilibrée, issue exclusivement de l’agriculture biologique provenant de l’exploitation. Si ce régime alimentaire réduit la quantité de lait que les vaches sont en mesure de produire, les bénéfices sont néanmoins conséquents avec, en premier lieu, l’allongement de la durée de vie de ces dernières.

Par ailleurs, Aysun Sökmen veille à renforcer la couverture végétale du terrain de la ferme afin que le sol retienne mieux l’eau et soit plus fertile. Ce processus est d’ailleurs soutenu par l’utilisation des déjections des animaux qui, une fois mélangées à la paille, se transforment en fertilisant naturel – le sol est riche en matières organiques, ce qui va favoriser la croissance naturelle des cultures. Les OGM, les produits chimiques de synthèse comme certains pesticides sont évidemment strictement prohibés.

En définitive, l’objectif de l’élevage biologique est de respecter les équilibres naturels, c’est-à-dire l’harmonie entre les sols, les végétaux et les animaux. 

Lors de cette visite, nous avons eu la chance de rencontrer Matthieu Pedergnana l’architecte et responsable de la construction de maisons bioclimatiques et solaires qui se trouvent sur l’exploitation. Celui-ci nous a expliqué que, depuis deux ans, des volontaires se relayent afin de faire vivre ce projet. Après avoir participé à des ateliers leur permettant d’apprendre à concevoir ces maisons respectueuses de l’environnement, des volontaires de tous les âges et de tous les milieux s’attèlent à la construction de ces maisons bioclimatiques et solaires.

Matthieu Pedergnana nous a fait visiter les lieux. Nous avons donc pu découvrir trois maisons différentes, recouvertes avec de l’enduit, qui ont été conçues selon trois techniques distinctes : « Nous avons utilisé des matériaux naturels pour les bâtir, mais nous avons aussi prêté une grande attention à l’esprit du projet en créant des maisons bioclimatiques et solaires. Ainsi, il y a de grandes vitres au sud des édifices qui permettent de capter le plus de lumière possible afin de chauffer les maisons en hiver. Pour l’été, le toit est assez long pour que le soleil ne rentre pas de façon excessive et que la maison reste à une température agréable. Par ailleurs, nous avons installé des matériaux isolants sur la toiture afin de ne pas perdre la chaleur en hiver, d’une part, et pour qu’elle ne rentre pas en été d’autre part », nous a expliqué l’architecte.

Si l’objectif est le même pour toutes les maisons, les techniques employées pour les construire sont hétéroclites. Nous étions donc en présence de trois édifices différents puisque le premier a été bâti à partir de bottes de paille, alors qu’une autre maison a été construite avec des briques de terre crue, tandis que, pour la dernière, l’architecte a choisi la technique du « béton de paille » qui consiste à mélanger de la paille avec de la terre liquide afin d’obtenir une matière collante permettant de construire les murs. Matthieu Pedergnana poursuit ses explications : « Nous avons utilisé ces trois techniques afin de définir laquelle était la plus facile à mettre en œuvre, laquelle était la moins chère, et enfin laquelle permettait d’avoir la maison la plus confortable durant l’hiver ».

Tout est donc pensé pour obtenir des maisons écologiques et durables, mais également agréables à vivre. Sacs de terre pour les murs extérieurs, béton de paille pour les murs intérieurs, bouteilles vides recouvertes de terre sableuse puis liquide pour le sol, la décoration n’est cependant pas mise de côté : « Pour la couleur et les décorations murales, on applique une première couche puis une seconde couche d’une autre couleur et l’on vient graver le mur avant que l’enduit sèche », détaille l’architecte.

Une fois à l’intérieur, on constate que rien n’a été laissé au hasard. Les salles de bain en sont l’illustration : « Nous avons aussi fait appel à différentes techniques pour les salles de bain et nous avons travaillé sur différents enduits : des enduits de terre et des enduits de chaux qui sont totalement étanches et viennent du Maroc. Par ailleurs, comme nous voulions quelque chose d’écologique, nous ne sommes pas en présence de toilettes conventionnelles, mais bien en face de toilettes sèches. Pour les douches, nous avons utilisé un système de récupération d’eau et de filtration avec des graviers et des plantes ».

Dans l’esprit du projet, le ciment est aussi absent que le sont les produits industriels et chimiques au sein de l’exploitation agricole, car finalement ce qui compte pour l’avenir ce n’est pas l’argent, mais bien la motivation et l’intelligence de faire les choses autrement.

Mireille Sadège, rédactrice en chef

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