Le choix de la rédaction, Société

Reportage : soupe et espoir dans les rues d’Istanbul

L’association Evsizler Evi agit depuis 20 ans dans un seul but : aider ceux qui en ont besoin. Principalement orientée dans l’entraide citoyenne et le soutien aux sans abris, ses actions dépassent l’unique préoccupation pour s’étendre à une multitude de combats : condition des sans abris, droits des femmes et des minorités, actions coup de poing et implication politique. Divers voies pour changer ce qui reste bancal et peu discuté en Turquie. C’est au travers d’une distribution de soupe chaude à la nuit tombée, que cet espoir se propage comme une trainée de poudre de solidarité dans une tentative de pallier l’inaction gouvernementale.

La soupe de l’espoir

Une nuit noire et bruyante sur les pavés d’Istiklal. Une nuit comme les autres à une exception près. Parmi cette foule, quelques touches de jaune et d’orange éclatant au devant du lycée de Galatasaray. En s’approchant, on rencontre une poignée de personnes munies de simples chariots placardés de grandes affiches. De grands sourires malgré le froid, de la douceur et de la solidarité dès les premiers mots échangés. Après quelques interrogations et hésitations, c’est B. -qui a choisi d’être appelé ainsi- qui nous présente cette grande famille. Manager des équipes de bénévoles, il coordonne et développe la communication et l’informatisation de l’association, agissant comme le chef de cet orchestre créateur d’entraide.

Chaque soir de la semaine, dans le centre névralgique stambouliote de la consommation et du plaisir, des hommes et des femmes distribuent une soupe bien chaude. Pour réchauffer le corps comme le cœur de ceux qui ont été oubliés, ou qu’on ne veut simplement plus voir. Une distribution qui dure depuis maintenant vingt ans. Cette action, sans doute la plus visible dans les rues d’Istanbul, incarne une routine pour certains sans abris qui, chaque soir, attendent patiemment le début de la tournée aux alentours de 22h. Un moment dans cette longue nuit de solitude ponctuée par un regard et un geste qui change la donne.

Partant de leur maison mère de la rue Firuz Ağa Mahallesi Borazan entre Tophane et Beyoğlu, la famille d’Evsizler Evi (littéralement La maison des sans-maisons) emprunte toujours le même itinéraire. Un passage par Cihangir, pour distribuer tous les soirs aux mêmes premières personnes, puis une remontée vers le parc Gezi et son esplanade où beaucoup de sans abris trouvent refuge. Sur un banc ou en groupe, c’est un instant de partage et d’éclats de rires autour de cette soupe. Avant de s’engouffrer sur Istiklal et ses petites rues.

Préparée par les bénévoles et résidents de la maison d’Evsizler Evi, la çorba de l’espoir nécessite plus qu’une simple volonté et envie d’entraide. Loin d’une vision simpliste du « vouloir, c’est pouvoir », la force de cette action réside dans la persévérance et la volonté acharnée. Puisque sa préparation engage l’association à débourser, chaque mois, 5000 livres turques soit un peu plus de 1800 $, pour acquérir les denrées nécessaires à sa préparation. Lentilles et pommes de terre, mais aussi bols en carton, cuillères et pain. Des dépenses indispensables pour un budget très mince et dénué de subventions étatiques. Un autofinancement qui provient donc essentiellement de dons privés et d’un fond d’héritage du président et créateur : Hayrettin Bulan.

Une totale initiative associative qui tend à s’élargir et à faire participer la municipalité d’Istanbul puisque, dans leurs recherches de partenariats, les bénévoles qui s’occupe aussi de l’élargissement des actions, ont approché la municipalité de Beşiktaş, pour sensibiliser la participation au don de soupe. Ainsi, au lieu de jeter la soupe restante des cantines des différentes écoles et administration, Evziler Evi pourrait la récupérer pour augmenter ces distributions et ainsi investir ses fonds dans d’autres actions. Mais, malgré les discussions actuelles, la municipalité ne semble pas prête à cette alternative. Un rejet supplémentaire qui inspire à B. que « que les choses changent difficilement, mais que cela ne veut pas dire qu’elles ne peuvent pas changer ». Une résistance et une foi inébranlable comme forces incommensurables face à une réalité d’une dureté fracassante qui ne se consume que dans l’entraide.

Une coalition citoyenne et humaine pour aider son prochain semble loin d’être dérisoire face à la pauvreté et la détresse de certains sans abris, d’autant plus lorsque l’on sait qu’ils sont plus de 7000 à se retrouver sans logement dans les rues d’Istanbul, selon les chiffres récoltés par l’association. Ce sont principalement des hommes âgés de 16 à 60 ans, puisque aucune aide ni prise en charge étatique n’existe pour eux, celles-ci étant réservées exclusivement aux femmes et personnes âgées. La survie dépend alors de son propre destin. Une condition dénoncée par Hayrettin Bulan : « on ferme les yeux en pensant que cela est normal, alors qu’une seule personne, si elle le décide, peut tout changer ». C’est dans cette perspective que la distribution de soupe s’inscrit, une action visible qui permet de faire parler de celles qui ne le sont pas. Des actions dans divers champs de la société qui touchent tout un chacun pour des combats nécessaires dans la progression et l’amélioration de la législation turque. Des besoins associatifs qui s’élèvent face à une inaction gouvernementale sur des questions telles que le statut de la prostitution, autre cheval de bataille d’Hayrettin Bulan.

Pour intensifier l’ampleur de ce nuage d’actions solidaires, Evziler Evi joint ses efforts à l’association Engelsiz Pedal (Pédale sans obstacle) depuis septembre dernier. Une association dévouée à l’intégration des malvoyants, enfants comme adultes, leur permettant de s’évader et de s’affirmer par le cyclisme en tandem. Une collaboration qui permet une double action citoyenne en couvrant un champ de distribution plus vaste allant jusqu’aux environs de l’Otogar -à 15 km du centre d’Istanbul- où de nombreux sans abris trouvent refuge à la nuit tombée. Une longue nuit pour tous ces bénévoles qui, s’investissant corps et âme dans leur devoir citoyen, la passent à rouler et à distribuer cette soupe créatrice d’espoir sur leur chemin. Et, malgré une organisation qui reste encore pleine de dysfonctionnements en raison de la jeunesse de l’initiative ; vélos qui lâchent en cours de route, itinéraires encore méconnus ou aléas du mauvais temps, leur détermination parvient à pallier ces détails qu’il reste à arranger pour optimiser leur action commune.

En chemin sur une voie d’espoir, cette soupe résonne comme la métaphore d’une solidarité combattant un déni sociétal accablant une catégorie de population déchue et rejetée par le biais d’un silence se propageant malgré le voile, parfois opaque, d’un gouvernement qui semble faire la sourde oreille.

Une maison pour tous

Pour tout planifier, une maison aux allures de quartier général située rue Firuz Ağa Mahallesi Borazan. C’est ici qu’est préparée la soupe de l’espoir. C’est aussi d’ici que l’organisation de l’association opère. Une maison polyvalente qui sert tantôt de cuisine, tantôt de salle de réunion et tantôt de foyer pour sans abris. Sur trois étages se confondent ainsi lits superposés, regroupements de vêtements collectés et discussions passionnées. L’accueil des bénévoles et l’élaboration des actions s’effectuent un samedi et un dimanche en alternance et sont ouverts à tous ceux qui désirent « donner un coup de main ». Un critère sur lequel B. insiste : « Même si ce n’est qu’une fois ou de temps en temps, toute aide est la bienvenue. Il n’y a pas de petites actions, elles sont toutes importantes. Ce n’est pas l’assiduité qui compte mais l’implication sincère de chaque aide ». Une visibilité et une accessibilité aussi simples que possible pour faciliter l’engagement des bénévoles, comme via la mise en place sur leur site internet d’un planning semestriel des réunions et des tournées de distribution. Une maison-mère qui n’est que la face émergée de l’iceberg, écho d’un lieu de concentration d’actions mais qui n’est pas le seul fief de l’association.

evsizler_evi_2Sur la rue Karabaş, un ancien immeuble de type ottoman qui ressemble à de nombreux autres, est l’entrée dans un monde où les sans abris n’en sont plus. Un calme naturel, l’atmosphère sereine d’une famille unie. Le linge étendu sur des fils qui se mêlent et se démêlent dans le patio central, et des portes grandes ouvertes comme des invitations à tous. Cette bâtisse de trois étages pour sept chambres représente pour les infortunés un refuge aux notes de havre de repos avec, enfin, un toit sous lequel s’abriter. Chacune des pièces comporte trois lits superposés pour un sommeil et une vie commune au chaud.

Exclusivement réservées aux hommes, ces chambres accueillent des parcours brisés. Des hommes comme Fikret Sülen, ancien acteur des années 70 qui a connu la jouissance et le confort d’une vie sans encombre jusqu’à un lendemain d’incertitudes, ou encore Erman Olan qui après avoir perdu sa famille a erré pendant une quinzaine d’années dans les rues turques de Gaziantep à Konya. Après trois années passées dans ce foyer stambouliote, il est enfin parvenu à retrouver un travail lui permettant de voler de ses propres ailes. Hayrettin Bulan loue cet immeuble et en couvre toutes les dépenses de gestion et d’entretien. Loin du mépris, il n’y a ici aucun fatalisme. On s’aide et s’entraide, sans abris ou non.

Cette compassion en soupe sert également la survie des nombreux réfugiés syriens qui ont ces dernières années investi les rues d’Istanbul et qui, aujourd’hui, sont officiellement plus de deux millions en Turquie. Des « invités » rejetés de tous les regards et à qui Evsizler Evi accorde un instant de chaleur en servant de secours humain, non seulement par cette soupe, mais également par ce regard et ce sourire des bénévoles qui, pendant quelques instant, parviennent à installer un dialogue presque impossible sans langue commune. Les gestes remplacent alors la parole pour écarter une certaine timidité et laisser place à la simple solidarité.

Des bénévoles engagés dans la solidarité

Ce qui fait la force de détermination d’Evsizler Evi est plus profond qu’une façade associative militante. Son essence même réside dans cette volonté gluante de valeur humaine. Une vision qui pourrait se laisser penser utopique et détachée de ce que connait aujourd’hui la Turquie; un déchirement entre des valeurs conservatrices et la course effrénée vers une société consumériste. Mais voilà, cette valeur est peut être ce qui reste de plus concret pour trouver l’équilibre singulier de la société turque.Elle est véhiculée par ces bénévoles parfois saignées par la dureté de la vie mais qui gardent une foi consciente dans un changement rendu possible par un engagement entier.

Des vies fortes comme celle d’Ayşe, petite maman d’Evsizler Evi. Elle qui a traversée tempêtes et essuyée un kidnapping pendant son enfance, pour se retrouver prisonnière d’une maison close à seulement 17 ans. Elle qui a ensuite connue une quinzaine d’années d’exploitation sexuelle et d’arrachement de nouveau-nés. Elle qui a représentée pour Hayrettin Bulan la première raison dans sa lutte contre la prostitution. Une lutte dans laquelle Ayşe a pu s’investir et qui l’a conduite à s’affranchir de cette condition pour être maîtresse de son destin. Un destin qu’elle a décidé de consacrer aux autres, puisqu’elle est aujourd’hui l’un des membres actifs d’Evsizler Evi dans la gestion et l’organisation bénévoles. Cette femme de caractère, exemple de combativité, fait figure de moteur pour les autres bénévoles qu’elle encadre dans leur rapport parfois délicat avec les sans abris. Des conseils et consignes qu’elles donne avant chaque tournée pour faciliter les gestes et comportements des nouveaux venus.

Étudiants idéalistes, trentenaires actifs, artistes engagés ou encore femmes au foyer, ces bénévoles de tous âges et tous horizons représentent un ensemble d’hommes et de femmes qui font d’un pays ce qu’il est ; et qui démontrent que les décisions gouvernementales n’ont pas le monopole du changement.

Texte et photos : Sara Grar

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