Dossiers, Société

Résultats du KPSS : le secteur public séduit mais le concours connaît des dysfonctionnements

En plein milieu de l’été, alors que les beaux jours invitent à la détente et au relâchement, une partie de la jeunesse turque est anxieuse. Source de son inquiétude, les résultats de nombreux examens qui tombent les uns après les autres. Ceux des concours de la fonction publique (KPSS) ont été publiés les 28 et 29 juillet derniers, révélant l’attrait grandissant pour les emplois publics mais aussi les failles dans ce système d’évaluation.

KPSS

La longue route vers le supérieur

YGS-LYS, KPSS, etc. Vous avez peut-être déjà vu ces sigles sur les frontons des dershane, ces instituts privés d’aide à la préparation des examens. Chacun d’entre eux désigne un examen spécifique relatif aux études supérieures, tous élaborés par l’ÖSYM, le Centre d’évaluation, de sélection et d’affectation (Ölçme, seçme ve yerleştirme merkezi). Pour un lycéen qui désire accéder à l’université, il faut d’abord réussir le YGS, l’Examen de passage aux études supérieures (Yüksek öğretime geçiş sınavı), puis le LYS, l’Examen d’affectation en licence (Lisans yerleştirme sınavı). Habituellement, le YGS a lieu en mars et le LYS en juin.

Cette année plus de deux millions d’élèves du secondaire ont planché sur le très redouté YGS, un QCM de 2h40 chargé d’évaluer l’aptitude des lycéens à suivre des études supérieures et dont on dit qu’on y « joue sa vie en 160 minutes ». En 2015, les résultats sont en baisse puisque seulement 70,4% des candidats l’ont réussi, contre 74,9% en 2014 et 82% en 2010. Pas de repos pour ceux qui l’ont validé puisque la plupart d’entre eux se présentent ensuite au LYS, qui a pour rôle de répartir les futurs étudiants dans les différentes universités. Ils sont un peu moins de 800 000 à s’être remué les méninges durant les cinq épreuves réparties tout au long du mois de juin. Leur chemin vers le supérieur s’achèvera bientôt avec la publication, entre les 3 et 7 août, des résultats d’affectation dans les universités en fonction des résultats obtenus au LYS et des vœux émis par chaque candidat.

ODTU

ÖDTÜ – Université technique du Moyen-Orient (Ankara). Meilleure université turque et 85e université mondiale d’après le classement du Times en 2014

Plus de 50% des étudiants passent le concours de la fonction publique (KPSS)

A l’issue de leur formation universitaire, les jeunes diplômés intègrent les rangs de la population active. Arbitrant entre secteur privé et secteur public, ils sont de plus en plus nombreux à passer le concours permettant de devenir fonctionnaire. Le KPSS, littéralement Examen de sélection du personnel public (Kamu Personnel Seçme Sınavı), est l’épreuve unique que doivent réussir tous ceux qui prétendent à la fonction publique. Elle se décompose en plusieurs matières générales (droit, économie, culture générale, relations internationales, etc.) et d’autres plus spécifiques réservées aux futurs enseignants (sciences sociales, géographie, chimie, etc.). Ce deuxième volet, étroitement attaché au concours commun de la fonction publique, s’appelle l’ÖABT (Öğretmenlik Alan Bilgisi Testi) et se rapproche fortement du CAPES français. Pour le concours commun, les candidats doivent alors obtenir le meilleur score possible dans une combinaison de matières propre à chaque administration, afin d’être retenus en fonction du nombre de postes ouverts et de leur classement.

Les scores obtenus au KPSS et à l’ÖABT ont été publiés le 28 juillet dernier, et le classement par branche (par exemple : ministère de l’Economie ou ministère des Affaires étrangères) a finalement été annoncé le lendemain mais ils ne sont accessibles qu’aux seuls candidats munis de leur numéro d’identité et de leur mot de passe. Sur la base de ce classement, le ministre de l’Education nationale Nabi Avcı a ainsi déclaré qu’il procéderait au recrutement de 37 000 enseignants dans le courant du mois d’août. Il en sera de même dans les autres administrations.

Comme l’a souligné une étude de la Fondation turque TEPAV, la fonction publique a le vent en poupe depuis quelques années. Récemment, le nombre de candidats au KPSS a plus que doublé : alors que 440 000 jeunes diplômés de l’université ont passé le KPSS en 2010, ils étaient quelque 987 000 deux ans plus tard. Plus marquant encore, lorsque l’on rapporte ce nombre à l’ensemble des jeunes diplômés, on s’aperçoit que 57% des étudiants achevant leur cycle universitaire en 2012 se sont orientés vers le concours de la fonction publique. Toutefois, il ne faut pas chercher la raison de cette subite augmentation dans l’accroissement du nombre de poste (30% entre 2002 et 2012) mais plutôt dans un phénomène plus profond.

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Les mesures gouvernementales en Chine visent à briser le bol de riz en fer, symbole de la garantie de l’emploi.

Le syndrome du « bol de riz en fer » touche la Turquie

Cet attrait pour la fonction publique traduit en fait la volonté de s’assurer une vie plus stable grâce à la sécurité de l’emploi que procure un poste public. Baptisé « bol de riz en fer » ou « iron rice bowl », ce phénomène est né en Chine durant les années de gouvernance maoïste. Dans la tradition chinoise, on dit de celui qui a perdu son emploi qu’il a égaré son bol de riz ou qu’il l’a brisé. Inversement, celui qui a la sécurité de l’emploi grâce à son statut de fonctionnaire dispose d’un bol de riz en fer, autrement dit incassable. Ainsi, la période d’étatisation de l’économie sous Mao Zedong garantissait à chaque Chinois un emploi stable. Or, après la période de libéralisation initiée à la fin des années 1970, on assiste actuellement à un regain d’intérêt des jeunes Chinois pour ces emplois publics.

Un tel phénomène est-il observable en Turquie ? Effectivement, pour les chercheurs de la Fondation TEPAV, les jeunes Turcs sont eux aussi à la recherche d’un emploi sécurisé et d’une retraite garantie, tandis que le secteur privé leur offre des emplois précaires, des salaires tirés vers le bas et ne leur assure pas toujours une retraite décente. Ainsi, le recul de la croissance en Turquie depuis la crise de 2007-2008 et les vagues de privatisations des services publics, et plus largement la libéralisation de l’économie, ont produit un sentiment d’insécurité de l’emploi que les jeunes cherchent à corriger.

Passer par une réforme du KPSS

La publication des résultats du KPSS s’est accompagnée de la révélation d’un nouveau rebondissement dans la série des failles de ce concours. En 2010 des accusations de triche avaient éclaté alors que près de 3 000 candidats auraient répondu correctement à plus de 100 questions sur 120, un score anormalement élevé pour un si grand nombre de candidats. Une enquête est toujours conduite par le parquet de la 2ème Cour pénale d’Ankara, et a donné lieu à plusieurs vagues d’arrestations de candidats mais aussi de potentiels complices parmi les enseignants et organisateurs. L’enquête a d’ailleurs mené le procureur à les soupçonner d’être liés au Hizmet, le mouvement de Fethullah Gülen en conflit ouvert avec le gouvernement et qui administrait d’ailleurs un grand nombre de dershane.

Cette année, un nouveau problème, plus vraisemblablement d’ordre technique, a été rendu public. L’ÖSYM, organisme en charge du déroulement de tous les examens, a pris la décision d’annuler 12 questions du QCM et de modifier les réponses de trois autres. Seulement deux de ces 15 opérations ont affecté le concours commun, la plupart ayant été menées dans l’ÖABT, le volet propre à l’éducation. Dans un communiqué l’ÖSYM a d’ailleurs annoncé qu’une « procédure a été ouverte concernant l’annulation des questions des examens de professeurs de géographie et de sciences sociales ». Un juge administratif devra donc bientôt rendre sa décision, annonciatrice peut-être d’une réforme pour un concours qui rencontre un succès grandissant.

Damien Lannaud

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