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Rêveries de Pierre Loti : une France orientaliste sur les hauteurs d’Eyüp

Il est des plumes de caractère dont on a oublié les accents : nombre d’écrivains ayant marqué le XIXe siècle français semblent délaissés des lecteurs, qui ne s’intéressent plus à leur œuvre qu’à la faveur d’une visite estivale de la maison provinciale arrangée en mémorial. Parfois, cependant, leur mémoire est bien vivante dans les contrées lointaines où ils ont séjourné. Entre Europe et Asie, confins d’un monde connu aux portes de la Perse, Istanbul a fait rêver plus d’un orientaliste, et conserve le souvenir d’un capitaine au long court qui a cherché l’amour éphémère et puissant dans les ruelles d’Eyüp : Julien Viaud pour les intimes, ou Pierre Loti. Profitons de l’ambiance estivale pour partir sur les traces d’un amoureux de Constantinople…

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Par cet après-midi torride, nous empruntons le petit vapur qui rallie les confins de la Corne d’Or, de Karaköy à Eyüp. Nous partons à la découverte de l’auteur qui, le siècle passé, revenait enfiévré sur les traces de sa jeunesse, pour retrouver son amour abandonné sur les rives rêvées du Bosphore. On peine à s’imaginer ce que devait ressentir Loti, perché au bout de la Corne d’Or, tant le lieu est devenu un incontournable des circuits touristiques. Nous tentons cependant de comprendre la Constantinople de Loti, d’où émane malgré tout cet enchantement que connait le voyageur contemporain. Imprégnons-nous du quotidien de l’écrivain par la lecture de quelques lignes de Fantôme d’Orient : « Nous descendons sur la berge pour prendre un caïque, choisissant un rameur jeune afin d’aller vite –et bientôt nous voici glissant très légers, à grand coup d’aviron sur l’eau tranquille ». Comme Loti en son temps, nous avons fait le trajet depuis Pera où, à l’instar de toutes les personnalités artistiques en vogue de son époque, il avait posé ses bagages au Pera Palace, empruntant une chaloupe pour rejoindre ce quartier où il avait un temps habité, quartier traditionnel assez pauvre, « ce saint faubourg ». Dès l’arrivée, la pancarte prévient, à l’entrée de l’embarcadère : Piyer Loti, une appropriation amusante du nom de l’écrivain en turc contemporain. Là encore, l’auteur surprend par sa modernité : « le mouillage est bruyant, au milieu du fouillis des paquebots et des voiliers, portant tous les pavillons de l’Europe, et aussitôt commence l’invasion furieuse des bateliers, des douaniers, et des portefaix. »

chaloupes

Notre promenade constitue un circuit autour des lieux symboliques qu’évoque Pierre Loti, depuis le bas quartier d’Eyüp jusqu’au café qui surplombe le grand cimetière ombragé de pins. Nous commençons par nous perdre au détour des mosquées qui bordent la colline aux tombes. Rafraîchies pour la plupart, elles conservent cependant le charme de leur âge. La mosquée Eyüp Sultan Camii revêt une valeur particulière pour la Turquie musulmane : première mosquée érigée après la prise de Constantinople, elle est aussi un mausolée du Sultan d’Eyup. Au temps de Loti, le village était majoritairement musulman, mais avait aussi d’autres petites communautés (orthodoxe, juive, grégorienne). A côté du mausolée d’Eyüp se trouve une mosquée dont l’originale s’écroula lors d’un tremblement de terre et fut reconstruite en 1800. Très fréquentée par les pèlerins, particulièrement les jours de fêtes religieuses, elle accueille les nouveaux mariés et les nouveaux circoncis qui, selon la croyance populaire, viennent y formuler leurs vœux de bonheur pour l’avenir. C’est de cet endroit que partaient autrefois les caravanes pour le pèlerinage à La Mecque, avant la construction de la ligne de chemin de fer de Bagdad au XIXe siècle. C’était l’occasion de somptueuses cérémonies en présence du sultan et des dignitaires religieux qui arrivaient en bateau et suivaient une sorte de voie sacrée (Cülus yolu) jusqu’au mausolée d’Eyüp. Tout autour de la colline, on trouve aussi des couvents de derviches tourneurs, dont seulement quelques-uns sont en activité. L’interdiction des sectes musulmanes dans les années 1920 -et jusqu’en 1955- a eu raison de ces bâtiments souvent construits en bois et abandonnés par des adeptes contraints à partir. Certains ont été restaurés ces dernières années.

Julien_Viaud3Notre unique guide au long de notre parcours : l’œuvre de Loti Fantôme d’Orient. Ça n’est certes pas son premier roman sur Istanbul, mais c’est sans doute l’un des plus significatifs, parce qu’il évoque, mêlant rêve et réel, sa redécouverte de la ville à la faveur d’un bref retour. Qu’est-ce qui a pu conduire ce sage élève de l’Ecole navale à se perdre d’amour pour les charmes de l’Orient ? Les missions successives qui lui sont confiées le mènent aux quatre coins du monde, et c’est ainsi qu’en 1877, il débarque en Turquie. Installé à Eyoub (comme on appelait à l’époque Eyüp) pour se fondre dans l’ambiance authentique de ce quartier populaire, loin des fastes occidentaux de Pera, il rencontre un soir la belle Hatice (lire Hatidjé), taciturne odalisque aux yeux verts, avec qui il vivra une très grande histoire d’amour. Hatice était une jeune Circassienne qui appartenait au harem d’un dignitaire turc. Avant le départ de Loti, Hatice confectionna une bague avec ses propres bijoux et l’offrit à son amant. Profondément marqué par cet amour éphémère mais sincère, Loti écrit en 1879, sur la base de son journal, le roman Aziyadé, où il transforme certains détails, pour terminer par la mort des deux amants. L’Orient ne quitte plus son cœur, mais il doit repartir : en 1881, il est promu lieutenant de vaisseau et publie son premier roman signé « Pierre Loti », Le Roman d’un spahi. En 1883 paraît le roman Mon frère Yves ; Pierre Loti est élu à l’académie Goncourt et participe à la Campagne du Tonkin à bord de la corvette cuirassée Atalante. Malgré cela, il n’oublie pas Aziyadé et, en 1892, revient à Istanbul pour retrouver sa bien-aimée, malgré ce pressentiment qui le hante… Fantôme d’Orient naît bientôt, bribes recomposées de son journal : Loti dédie ses mots à sa bien-aimée disparue à la suite de son chagrin et de l’ostracisme occasionné par son adultère.

Lorsque l’on s’apprête à grimper le long de ce cimetière si calme, cette histoire d’amour impossible et d’éternel chagrin poursuit le lecteur. Pourtant le lieu est désormais très prisé. Nous renonçons à emprunter le téléphérique qui convoie les visiteurs jusqu’aux terrasses du café : en cette fin de juillet, il est assailli par les touristes et l’on devrait bien attendre plus d’une heure. La montée irrégulière entre les tombes, à l’ombre des pins, est très agréable, et ne devrait rebuter personne : le chemin est assez rapide et se gravit sans trop d’efforts. Quelques chatons jouent dans les jambes des promeneurs. On adopte naturellement le recueillement propice au lieu, lorsque l’on voit nombre de groupes venus prier sur les tombes familiales. Avant d’arriver au café et de retrouver la légèreté de l’instant, le moment est choisi pour évoquer ces pages douloureuses de Loti dans lesquelles il se rend, au terme de sa quête, sur la tombe de sa maîtresse Aziyadé : « les nuées grises se traînent toujours avec des franges plus sombres qui, en passant, jettent de la pluie sur la morne campagne et sur la muraille immense… Maintenant l’image d’Aziyadé est devant moi presque vivante, -ramenée sans doute par le voisinage de ces débris, au-dessus desquels a dû rester, flottant, quelque chose comme une essence d’elle-même… (…) Alors rien d’autre n’existe plus, ni le grand décor, ni les ambiances étranges ; il n’y a plus rien qu’elle-même, et je pleure à chaudes larmes, comme j’avais désiré pleurer… »

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On pense aux propos de Jean Cocteau qui, comme tant d’autres, se sont arrêtés dans ce jardin fleuri, entre les tombes et les cyprès : « Loin de la France, ces choses-là émeuvent. A Paris, on a balayé Pierre Loti, les Turcs conservent sa mémoire. Le faible parfum de Loti, couvert par la révolution, remonte à la surface et embaume doucement la colline des tombes. Loti règne à Eyoub comme Alphonse Daudet à Tarascon. Le petit café, la cabane de bois où il venait boire le raki et manger les tartines de yaourt demeurent intacts au-dessus du niveau des réformes et des usines ». (Journal d’une tournée de théâtre). 

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Le fameux café Pierre Loti d’Eyüp.

Le café offre une vue imprenable sur le Bosphore, les trois ponts sur la corne d’or et les zones marécageuses à l’opposé. Lorsque l’on compare la vue actuelle aux photographies prises par l’écrivain, on peut l’attester : rien ou presque n’a changé. Hormis les grandes tours des hôtels de luxe ou ces gratte-ciels de verre des quartiers d’affaires de Şişli et de Levent qui viennent rompre la ligne d’horizon si chère à Loti depuis son perchoir d’Eyoub. On ne peut que regretter ces stands de bibelots qui envahissent les ruelles autrefois si calmes du faubourg stambouliote. On s’amuse à observer tous les efforts déployés pour ressembler en tout point à un parfait café français : la nappe à carreaux rouges et blancs, par exemple. Le calme du serveur, olympien malgré l’affluence des clients, n’a en revanche rien de parisien. Assis sur les hauteurs, on imagine sans mal un grand romantique prendre sa plume en dégustant son café turc. La maison de bois aux allures d’isba, un peu plus haut, propose une large collection des œuvre de Loti en français ou en turc, en diverses éditions. Aux murs, les clichés pris par Loti, grand amateur de photographie qui avait d’ailleurs un talent certain. Des vues de sa demeure de Rochefort également, transformée en une sorte de harem capiteux. Ici, les cartes postales sont françaises, et le vendeur tamponne fièrement, au dos de cette « correspondance », un cachet « Eyüp-Istanbul, Café Pierre Loti ». Plus encore que de Loti, on semble ici fier de la France…

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On redescend, l’esprit songeur, par le même chemin. Il nous semble être devenu familiers de cet auteur étrange, doux rêveur excentrique, dont on connaissait à peine le nom quelques temps auparavant. On jette encore un œil sur cet océan de tombes blanches, faisant siens les mots de Cocteau : « un désordre d’empires, de fastes, de massacres, de conquêtes, un labyrinthe de races et de cultes, une rage de posséder, de détruire et de contredire, et des tombes, des tombes, des tombes (…) devant un cirque d’eau. » Sans doute est-ce cela, l’esprit romantique qui subsiste encore dans les élans orientalistes… Le vapur repart, le pèlerinage littéraire est accompli : « et tout s’apaise, s’apaise en moi, de plus en plus ; tout s’éloigne, retombe dans un lointain plus effacé. Ce rêve était sans doute l’appel du cher petit fantôme de là-bas, auquel j’ai répondu et qui ne se renouvelle plus », soupire Pierre Loti sur le navire qui le ramène en France.

Rêveur, Pierre Loti l’était indubitablement. Au point parfois d’énerver les intellectuels turcs contemporains de ses pérégrinations car, tandis qu’ils s’interrogeaient sur la modernisation de l’Empire dans la foulée des années de Tanzimat (réformes), l’écrivain français vantait un Orient figé et éternel. Évitant tous contacts avec ceux qui pensent au lendemain, Loti se complait dans la douce torpeur de ses sentiments, et se persuade que le temps ne s’écoule pas sur les rives du Bosphore : « Et c’est là-bas, au-dessus de ces buées et de ces poussières de houille, que la ville immense apparait comme suspendue. En plein ciel clair, pointent des minarets aussi aigus que des lances, montent des dômes et des dômes, qui s’étagent les uns les autres comme des pyramides de cloches de pierre ; les immobiles mosquées, que les siècles ne changent pas (…). Si l’on arrive des lointains de Marmara ou des lointains d’Asie, on les voit émerger les premières hors des brumes changeantes de l’horizon ; au-dessus de tout ce qui s’agite de moderne et de mesquin sur les quais et sur la mer, elles font planer le frisson des vieux souvenirs, le grand rêve mystique de l’Islam » (Constantinople fin de siècle). Tourmenté, complexe, Loti fait encore l’objet de colloques pour tenter de cerner les intentions et les opinions d’un auteur orientaliste oublié. La Revue des sciences humaines a publié en 2013 un numéro intitulé Les Mondes d’un écrivain-voyageur : Pierre Loti (1850-1923). Aziz Hilal y explique que « Pierre Loti cherchait par ses écrits à protéger l’Orient des assauts de la civilisation occidentale au moment où cet Orient, à la suite de la campagne de Napoléon Ier, mesurait la béance de son retard historique par rapport à l’Occident ». Finalement, Loti était-il réellement ici, dans sa cabane surplombant la Corne d’Or, ou ailleurs ? Pour Jacqueline Nipi-Robin c’est évident : « l’Orient de Loti ne se visite pas, il se lit. (…) Son voyage est interminable car c’est un voyage intérieur. »

Nous laissons donc nos lecteurs rêver à loisir le Stambul de Loti, ou contempler, plus réalistes, la Constantinople de demain se dresser à perte de vue depuis la colline aux tombes. « J’écris parce que je ne peux supporter la réalité qu’en la modifiant. », conclurait Orhan Pamuk (Stockolm, décembre 2006).

Quelques lectures :

1879, Aziyadé, témoignage de sa passion et d’une belle histoire d’amour. Avec ce livre, Pierre Loti avait aussi retourné l’opinion occidentale en faveur des Turcs.

1892, Fantôme d’Orient, suite d’Aziyadé et ultime hommage au fantôme qui n’a jamais cessé de hanter son cœur.

1913, La Turquie agonisante

1918, L’Horreur allemande et Les Massacres d’Arménie

1920, La Mort de notre chère France en Orient exprime son incompréhension et sa réprobation face au démantèlement de l’Empire ottoman.

1921, Suprêmes visions d’Orient

Quelques adresses :

Café Pierre Loti : Eyüp Merkez

Eyüp/İstanbul, Turquie

+90 212 497 1313

Mosquée d’Eyüp Sultan : İslambey Eyüp Sultan Bulvarı,

Eyüp Sultan Meydanı,

Eyüp/İstanbul, Turquie

Elisabeth Raynal & Damien Lannaud

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