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Revue de presse : Bilan de la visite du pape François en Turquie

La venue d’un pape n’est jamais chose de nature à passer inaperçue, bien au contraire. La visite de François 1er en Turquie a donc tout naturellement fait couler beaucoup d’encre dans l’ensemble des quotidiens turcs. Bilan de deux jours de réactions.

pape François en Turquie

Vendredi 28 novembre :

Le pape François est supposé arriver à Ankara à la mi-journée pour y rencontrer le président Recep Tayip Erdoğan, le Premier ministre Ahmet Davutoğlu et le ministre des Affaires religieuses Mehmet Görmez. Prenant les devants, le quotidien libéral Hürriyet (La liberté) met l’accent sur l’enjeu de la lutte contre l’islamophobie et annonce que le président va avertir le souverain pontife à propos de la colère engendrée dans les sociétés musulmanes par l’islamophobie. Une colère source de bien des dangers car « c’est comme ça que se renforce l’État islamique » peut-on y lire. Transmettant également le message que le monde chrétien a également une responsabilité dans la montée du terrorisme, le président proposera de combattre ensemble l’islamophobie comme le terrorisme.

Du côté du titre Milliyet (La Nation), c’est surtout l’angle sécuritaire et les nombreuses dispositions prises à cet effet qui ont retenu l’attention. Le journal, qui nous apprend que quelque 1600 policiers seront déployés pour la protection du pape, explique que les forces de l’ordre ont été habilitées à pratiquer des fouilles aux corps et des perquisitions de véhicules dans des cas particuliers décidés en fonction de l’itinéraire du pape. De plus, la route reliant l’aéroport international Esenboğa à la capitale turque ainsi que les stations-essences s’y trouvant seront interdites d’accès aux gros camions. Pour sa part, le journal kémaliste Cumhuriyet (La République) se fait l’écho de la presse italienne, qui voit en François 1er un pape qui aime la difficulté, et pour qui cette visite est à la fois la plus compliquée et la plus potentiellement risquée. À noter également la chronique « Anatolie et pape » signée Özgen Acar qui, revenant sur les liens entre la Turquie et la papauté, nous rappelle par exemple que celui qui deviendra Jean XXIII fut délégué apostolique en Turquie entre 1934 et 1944.

Samedi 29 novembre :

Revenant sur les évènements de la veille, Hürriyet retient « le message d’Erdoğan au pape sur le coup d’État ». Il est question de l’accueil au Vatican, quatre jours auparavant, du président égyptien Abdel Fattah al-Sissi, arrivé au pouvoir à la faveur d’un coup d’État militaire ayant destitué Mohamed Morsi, figure de la confrérie des Frères musulmans et grand ami du président turc. « Dans certains pays, les coups d’État et les génocides n’ont pas la réaction qu’ils méritent et sont même au contraire encouragés », aurait indiqué Recep Tayyip Erdoğan. Même son de cloche pour Cumhuriyet qui raconte que « le président Erdoğan a accueilli le pape avec un reproche », tout en se faisant l’écho des avertissements du pape concernant la Syrie : « bien qu’il soit légitime de combattre l’injustice dans le cadre du droit international, la seule solution militaire comme réponse ne sera pas suffisante. Il faut un fort effort commun et basé sur la confiance réciproque. Ce n’est que cet effort qui pourra rendre possible une paix durable »

On peut également lire que François 1er a reçu de la part du Selçuklu osmanlı ocakları, fondé avec le soutien du Premier ministre Davutoğlu, une clé symbolique d’Istanbul représentant la tolérance ottomane à l’égard des minorités ethniques ; alors que le ministre des Affaires religieuses Mehmet Görmez a pour sa part fait don d’une lettre écrite par Pie X au Sultan Abdülhamid II. L’ensemble des titres relèvent également la visite du pape au Anıtkabir (le mausolée d’Atatürk) et son message laissée dans le livre d’or où il souhaite que la Turquie  soit plus qu’un pont historique entre deux continents et devienne en même temps « un espace de dialogue et de cohabitation pour chaque cultures et ethnies, hommes comme femmes ».

Le quotidien pro-gouvernemental Yeni Şafak (Nouvelle aurore) reprend pour sa part la thématique de l’islamophobie et de ses dangers, avec ces « préjugés qui augmentent à l’Est et à l’Ouest », et y ajoute le discours papal sur la grande cruauté que représentent les attaques contre les minorités en Syrie et en Irak, et qui souligne qu’il n’est pas seulement question des chrétiens assassinés mais aussi des centaines de milliers de personnes qui fuient leur foyer simplement pour sauver leur vie et être capables de vivre avec leurs propres croyances. On y trouve également aussi bien les accusations du président Erdoğan à l’encontre d’un « terrorisme d’État » qui aurait déjà fait 300 000 morts en Syrie et des « attaques » israéliennes visant la mosquée al-Aqsa de Jérusalem ; que les craintes du ministre des Affaires religieuses Mehmet Görmez que la dernière fermeture par Israël de l’accès à l’esplanade des mosquées ne diminue les espoirs de paix en Palestine. « Notre plus grand souhait est que la visite du pape François soit le premier pas vers la paix », déclare enfin Erdoğan.

Pour sa part, le journal d’opposition Taraf (Le côté/Le parti pris) relaie le souhait du pape de voir les libertés d’expression et de culte être garanties, au même que titre l’égalité des musulmans, chrétiens et juifs devant la loi : « Les musulmans, les chrétiens et les juifs devraient avoir les mêmes droits et accomplir les mêmes devoirs. De cette façon l’amitié fleurira. » Le quotidien nous montre également, photo à l’appui, que le pape François a bu son thé dans un petit verre typiquement turc, qu’il a préféré pour ses déplacements une Volkswagen Passat à une Mercedes, et qu’il aurait adressé aux gardes un « Merhaba asker » (Bonjour soldat) en turc dans le texte. Plus intéressant sans doute, un encadré du journal relève les réactions d’une presse espagnole très portée sur la visite du nouveau palais présidentiel : El Mundo le compare à celui d’un pharaon, tandis que pour El País le pape a eu l’honneur « douteux » d’être le premier chef d’État étranger à être officiellement invité dans ce palais de 1000 chambres, construit sur plus de 200 mètres carrés, et qui aurait coûté 350 millions d’euros.

Un constat partagé par le titre très à gauche BirGün (Un jour) pour qui « le souverain pontife s’est rendu dans le palais présidentiel connu du grand public sous le nom de Kaçak Saray (le palais frauduleux) ». Le titre a placé l’accent sur la question de l’immigration, relatant le discours papal à ce sujet : « Nous avons besoin de dialoguer car nous avons beaucoup de valeurs communes (…) En adoptant de nombreux migrants, la Turquie a fait preuve d’une grande générosité et directement affecté cette situation dramatique survenue à la frontière… Cette aide humanitaire est nécessaire pour ne pas rester indifférent face à la cause ayant donné lieu à cette tragédie. »

Alexandre De Grauwe-Joignon

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