Art, Culture

Roustem Saitkoulov : un artiste pour qui le piano est une véritable histoire d’amour

C’est au côté de sa fille, Clara, violoniste de 16 ans, que Roustem Saitkoulov a enchanté le public stambouliote lors d’un concert exceptionnel le 14 janvier dernier, au Lycée Notre Dame de Sion. Alors qu’on connaissait les talents du pianiste en solo, la prestation en duo père-fille a comblé les attentes d’un public venu très nombreux. Né en Russie, dans la ville de Kazan à 800 kilomètres de Moscou, Roustem Saitkoulov touche la première fois au piano à l’âge de quatre ans. Deux ans plus tard, il intègre l’Ecole de Musique, affiliée au Conservatoire National Supérieur de Kazan. Le piano s’est progressivement imposé à Roustem, jusqu’à devenir une partie intégrante de sa vie. Roustam Saitkoulov a gagné brillamment les masters de Monte Carlo en 2003, un très grand concours dont la particularité est qu’il faut avoir gagné un autre concours à l’international pour pouvoir y participer. Membre du jury du Concours International de Piano Istanbul Orchestra’Sion organisé par le Lycée Notre Dame de Sion en novembre dernier, Roustem Saitkoulov nous a consacré un peu de son temps pour revenir sur son parcours et son amour pour la musique. Véritable passionné de musique, Roustem semble préférer s’exprimer par le piano plutôt qu’avec les mots. Mais ce sont finalement ses silences, qui en disent long sur la personnalité de cet artiste.

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Quand avez-vous commencé à jouer au piano ?
J’ai commencé très tôt j’avais 4 ans et demi, même avant de savoir lire et écrire j’étais plus attiré par les sons, les compositions, c’est quelque chose qui est présent pour moi depuis l’âge de conscience.

Ce sont vos parents qui ont détecté en vous ce don pour la musique ?
Mes parents ne comptaient pas du tout à ce que je devienne musicien, ils ont en fait acheté un piano pour ma sœur, mais il se trouve que c’était moi qui étais plus attiré par la musique. Cela s’est passé de façon accidentelle, c’est vrai qu’ils ont vu que j’étais très attiré donc ils ne m’ont pas empêché d’y jouer. Ce n’est pas tellement important de pousser un enfant vers quelque chose, mais l’essentiel est de le laisser faire.

Y a-t-il d’autres pianistes ou musiciens dans la famille ?
Pas du tout, maintenant dans ma propre famille oui, ma femme est violoncelliste et une de mes filles et mon fils sont tous les deux tournés vers la musique. Ma fille plus sérieusement puisqu’elle est âgée de 16 ans, elle étudie au conservatoire de Paris, et mon fils a commencé la clarinette tout récemment mais il est très doué, cela nous ravi, il aime vraiment ça.

Quand avez-vous décidé de devenir pianiste professionnel ?
C’est une question très intéressante, parce que dans la musique ce qui est important c’est de commencer l’apprentissage le plus tôt possible, comme l’explique Oliver Sacks dans son ouvrage « Musicophilia » consacré à la musique et au cerveau des musiciens, le cerveau du musicien est développé de façon tout à fait différente d’un cerveau « normal ». C’est important pour un musicien de commencer le plut tôt possible et ce qui est intéressant c’est que cette envie de devenir professionnel m’est venue relativement tard, à l’âge de 15 ans. En Russie l’éducation musicale est organisée dès le plus jeune âge. Pour la plupart on est dans la filière sans l’avoir choisie consciemment, ce qui est tout à fait normal pour un enfant.

Comment s’organisait le système de formation dans le système soviétique ?
Là-bas par la force des choses, par l’ambition de l’idéologie qui devait dominer, qui voulait montrer au monde que nous étions les meilleurs, le système est propice aux talents. Pour le sport, le ballet, les échecs nous avons eu de très bonnes écoles. C’est vrai que la Russie regorge de talents. Une fois que l’on essaie de faire quelque chose sérieusement on y parvient. A l’époque de l’Union Soviétique, dans les années 1970-1980, le système était propice pour suivre une éducation relativement bien construite.

Vous avez étudié au Conservatoire de Moscou. Comment évolue la carrière d’un pianiste après cette formation ?
Rien n’est automatique dans ce métier, c’est un métier très individuel, il n y a pas de chemin tracé. Le mot filière n’est pas valable pour le monde artistique. C’est un parcours imprévisible. Ce qui est normal pour un jeune musicien c’est de passer des concours internationaux, qui permettent de préparer un vaste répertoire, il faut aussi être suffisamment fort psychologiquement pour affronter la compétition.

A partir de quel âge avez-vous commencé les concours ?
Relativement tard, j’ai fait des concours nationaux à partir de 12 ans, mais mon premier grand concours à l’international c’était à 20 ans.

Quel souvenir gardez-vous de vos concours ?
Le principal souvenir est celui du sentiment de légèreté, lorsqu’on arrive dans un concours, je me rappelle d’un sentiment de lourdeur, on se sent comme écrasé par le poids de tout ce qu’on a à jouer. En général dans un grand concours il y a 5 épreuves, c’est très lourd, il faut ajouter à cela la pression d’entendre les autres pianistes jouer. On est comme dans une boite de sardines, on est très serré, mais au fil des épreuves on se sent de plus en plus léger, on se débarrasse petit à petit du répertoire, il devient restreint à force d’avancer dans le concours, il y a aussi de moins en moins de candidats, le lieu se vide, tout devient plus transparent, plus épuré. Ce qui est incroyable dans un concours, c’est toute l’expérience que l’on peut avoir dans un temps très court, en dix jours, ou deux semaines, on se sent au fur et à mesure plus fort.

Et quand on gagne que ressent-on ?
C’est une récompense certes, mais je n’ai jamais attaché beaucoup d’importance au fait de gagner. Pour moi c’est l’expérience qui compte toujours plus que le prix. La plupart des jeunes artistes qui se présentent au concours sont dans un cadre semblable au mien, j’avais fait peu de concert, les concours sont les premiers pas d’un artiste. Cela permet de gouter à ce qu’est la scène. Ce qui se passe quand on est sur scène, c’est un phénomène très particulier.

Quels éléments sont sources de stress dans un concours ?
Les autres candidats ne sont pas forcément source de stress, j’ai toujours pensé que le véritable concours c’est avec soit même, pas avec les autres. Le fait d’entendre d’autres candidats s’entrainer à coté, c’est juste un facteur de stress auditif. Le bruit est facteur de stress. Mais ce n’est pas tellement la concurrence avec les autres qui l’est. C’est surmonter ses angoisses, la conscience de son imperfection…

Un concours international dans un lycée, qu’en pensez-vous ?
C’est intéressant, l’idée d’attirer les jeunes du lycée, à suivre un concours de près et être actif est très précieuse. C’est toujours agréable aussi de voir des jeunes, même avant qu’ils ne jouent. C’est intéressant de les rencontrer

Que signifie pour vous jouer au piano ?
Pour moi c’est tout, c’est la vie dans tous ses aspects, c’est une quête pour comprendre le sens des choses. C’est aussi transmettre évidemment, mais pour cela il faut d’abord bien le maitriser. Il faut rendre une œuvre parlante à soi-même, pour cela, il faut essayer de rentrer dans le moment d’inspiration du compositeur, capter cette énergie de la création de l’œuvre. S’approprier signifie jouer pour soi-même, il faut que l’œuvre te parle à toi d’abord pour ensuite la transmettre à d’autres.

Comment se fait le choix de vos répertoires ?
Il y a un tas d’œuvre que je connais depuis 30 ans, mais que je n’ai jamais joué. Il y a des œuvres que je n’aimais pas au départ et que j’ai commencé à aimer petit à petit, par exemple la Barcarolle de Chopin, longtemps je ne l’aimais pas et je sens que progressivement je me rapproche d’elle. Et je pense que dans quelques années à venir je la jouerai.

Quelles sont les œuvres que vous aimeriez jouer ?
Énormément d’œuvres, certains sonates de Prokofiev par exemple mais aussi de Chopin… Mais ce n’est même pas cela qui compte, ce qui est bien avec la musique c’est le fait que l’expérience est toujours renouvelable, on peut vivre un morceau toujours d’une nouvelle façon.

Dans votre vie de tous les jours que vous apporte le piano concrètement ?
C’est l’instrument qui met permet de me réaliser, dans tous les domaines de la vie.

Quelles sont les autres activités en dehors du piano qui vous occupent ?
Dans la vie toutes les activités se ressemblent finalement. Quand j’ai commencé à faire de l’aviation, il y a une dizaine d’année, je trouvais que c’était très similaire à l’activité de pianiste. C’est très technique d’un certain côté, l’aviation c’est comme la vision d’une partition. Quand on me disait que je maîtrisais ce que je faisais, je répondais : « comparé au piano c’est quand même très facile ».

Consacrez-vous tout votre temps au piano ?
J’essaye de travailler quand j’ai un petit moment, autant que possible, en général j’arrive autour de 4 heures par jour. Il y a des périodes où je travaille beaucoup plus, c’est très difficile quand on a une famille, des voyages.

Mireille Sadege & Kheira Djouhri

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