Découverte, Tourisme

Sainte-Sophie, palimpseste des religions ?

ayasofia2La sacralité du lieu est dans le nom même. Sophia en latin, mot lui-même hérité de l’ancien grec, et qui signifie “sagesse”, a été choisi pour nommer cette église érigée il y a 1500 ans en l’honneur de la sagesse divine incarnée par Jésus-Christ. Pourtant, depuis 1935 aucun office religieux n’a été donné à l’intérieur de l’édifice, Mustafa Kemal ayant choisi de la transformer en musée. La sécularisation de ce monument incontournable du quartier historique de Sultanahmet n’est pas sans susciter de vives réactions.

Si, en s’agenouillant lors de sa venue en 1969, le pape Paul IV avait questionné la religiosité de la basilique, depuis une vingtaine d’années la mobilisation vient davantage du camp musulman. Récemment, le député et vice-président de la commission des pétitions Halil Urün a annoncé l’ouverture de discussions sur le statut de Sainte-Sophie. En outre, on parle de plus en plus de l’éventualité d’une reconversion en mosquée, rappelant un article de loi selon lequel les lieux de culte ne peuvent être utilisés à d’autres fins que leur fonction première. Au cœur du débat, Aujourd’hui la Turquie retrace l’histoire de ce lieu hautement symbolique.

Perle de la civilisation byzantine

La première pierre de Sainte-Sophie est posée sous l’Empire byzantin. En 324 après J.C., Constantin décide de déplacer la capitale de son empire de Rome à Byzance, ville en pleine expansion qui sera rebaptisée Constantinople en l’honneur de l’empereur après sa mort. Son fils Constantin II ouvre les travaux et inaugure la basilique Sainte-Sophie en 360. Le bâtiment est cependant détruit à deux reprises, et c’est l’empereur Justinien qui relève le défi de sa reconstruction en 532 : l’édifice adopte sa forme définitive en 562, recouvrant alors son statut de perle architecturale byzantine.

ayasofia1L’intérieur comme l’extérieur se voient enrichis au fil des siècles. Au VIIe siècle, les débats de représentation qui agitent l’Église chrétienne conduisent les iconoclastes à faire effacer tous les visages peints à l’intérieur de l’église pour les remplacer par des formes géométriques, principalement des croix. Les murs de la façade ouest portent encore les stigmates de ces querelles esthétiques.

Avec son dôme de 32 mètres de diamètre longtemps resté unique au monde, Sainte-Sophie est avant tout un lieu de culte. Elle joue cependant également un rôle politique en tant qu’église patriarche des Chrétiens d’Orient. Symbole de la grandeur de l’Empire byzantin, c’est en son sein que Rome décide en 1452 de sceller l’union des Églises. Cette décision politique prise en temps de crise dans l’espoir de souder le camp chrétien ne réussira cependant pas à empêcher la prise de Constantinople, sonnant elle-même le glas de l’Empire.

Trophée de guerre ottoman

Le 29 mai 1453, le sultan Mehmet alors âgé de 24 ans s’empare de la ville. Outre moult pillages, touché par la grâce de Sainte-Sophie il décide non pas de sa destruction mais de sa conversion en mosquée. Véritable trophée guerrier, en en faisant un lieu de culte musulman Mehmet le Conquérant proclame la supériorité de l’Empire Ottoman sur l’Empire chrétien déchu. D’autres conversions suivront, notamment celle de l’église des Saints-Serge-et-Bacchus rebaptisée « Petite Sainte-Sophie », ou encore celle de l’église Saint-Sauveur-in-Chora. En 1458, Constantinople devient capitale ottomane, et par la même occasion un épicentre politique et culturel du monde musulman.

En 1529 Soliman le Magnifique rapporte deux chandeliers de Budapest qui trônent encore aujourd’hui près du minbar. C’est à cette époque que Mimar Sinan, architecte du sultan, d’une part entreprend les premières rénovations de l’édifice, d’autre part propose aux mosquées dont il dirige les travaux une nouvelle forme s’inspirant de la silhouette de Sainte-Sophie. La mosquée de Soliman à Istanbul en est l’une des plus éloquentes illustrations. Au début du XVIIe siècle, Mehmed Aga, disciple de Mimar Sinan, dessine les plans de ce qui deviendra la mosquée de Sultan Ahmet, souvent appelée « mosquée bleue », faisant face à Sainte-Sophie. Deux siècles plus tard, le dernier sultan ottoman Abdülmecid II lance une nouvelle phase de rénovations du bâtiment sous les ordres des deux frères architectes italiens Gaspare et Giuseppe Fossati.

En un mot, sans obtenir de statut politique officiel, Sainte-Sophie complétée de minarets et de plateaux calligraphiés est devenue un lieu cher aux Ottomans.

La transformation en musée : un statut controversé

Or en 1923 quand Mustafa Kemal dit Atatürk proclame la République de Turquie, la place de cet héritage historique, ottoman et plus spécifiquement musulman, devient politique. Une question se pose alors : que faire d’un lieu hautement symbolique mais religieux dans une République laïque ? Une solution est alors envisagée par Atatürk, et adoptée par le Conseil des Ministres en 1931 : Sainte-Sophie deviendra un musée.

Depuis soixante-dix ans, plus d’office religieux donc, ni chant du muezzin ni cantiques, mais le lieu est ouvert au public. Sainte-Sophie est devenue un des hauts lieux touristiques stambouliotes, remportant même en juillet dernier le titre de meilleur musée de Turquie. La fréquentation connaît ces dernières années une forte augmentation : elle est passée de 1,8 millions en 2005 à 3,2 millions de visiteurs en 2011. Une visite en audio guide permet de suivre les évolutions tant architecturales que religieuses et politiques subies par cet édifice si convoité.

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Si cette « muséalisation » permet donc une grande accessibilité du public à ce morceau d’Histoire, depuis une vingtaine d’années des manifestations ont lieu régulièrement pour réclamer la réouverture d’un espace de prière. Le vice Premier Ministre et le porte parole du gouvernement, M. Bülent Arinç a fait mention de cette éventualité en décrivant Sainte-Sophie comme « triste », mais souhaitant « la voir bientôt sourire de nouveau ».

Désormais institution publique régie par le ministère de la Culture et du Tourisme, les débats mettant en cause son caractère séculier trahissent un profond questionnement sur la place du religieux dans la sphère publique. Aya Sofya, autrefois monument de la chrétienté, puis source de fierté sous l’ère ottomane, et enfin figure marquante de la politique de sécularisation d’une République naissante, incarne une histoire qui, telle un palimpseste, n’a cessé d’être réécrite. La controverse actuelle sur un éventuel changement de statut nous rappelle que l’identité de Sainte-Sophie, au-delà de sa valeur patrimoniale, a toujours constitué un enjeu tant symbolique que politique.

Solène Jimenez

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