Société

Sainte-Sophie, terre de politisation du patrimoine culturel

Lundi dernier, le ministère des Affaires étrangères grec publiait un communiqué inflexible dénonçant l’« attitude anachronique » de la Turquie. Pour cause, la réalisation d’une émission de lecture du Coran dans l’enceinte de Sainte-Sophie, une des plus grandes églises grecques orthodoxes du monde. Retour sur un froid entre les deux pays, mais aussi sur les nombreuses polémiques qu’a causées la Sainte-Sagesse dans les dernières années.  

Le Coran psalmodié quotidiennement à Sainte-Sophie, une première en 81 ans

La polémique a débuté avec l’annonce du lancement d’une émission religieuse, titrée Sahur et tournée à l’intérieur même de Sainte-Sophie, actuellement un musée. Cette émission sera diffusée pendant tout le mois de Ramadan par la chaîne nationale TRT Diyanet et mettra en vedette des récitateurs de Coran.

Construite au VIe siècle par l’empereur byzantin Justinien, l’ancienne basilique orthodoxe a été reconvertie en mosquée lors de la reprise de Constantinople par les Ottomans en 1453. Elle a toutefois cessé d’abriter les démonstrations religieuses en 1934, lorsque Mustafa Kemal Atatürk l’a transformée en musée, et donc désacralisée.

Ainsi, pour que la TRT puisse réaliser son émission religieuse, le Diyanet, Direction des affaires religieuses de Turquie et plus haute autorité sunnite du pays, a dû accorder une autorisation exceptionnelle au ministère de la Culture, chose qui a visiblement été faite sans trop de difficulté.

Il n’en fallut pas plus pour qu’Athènes réagisse vivement en diffusant un communiqué de presse le 6 juin dernier : « Nous condamnons l’annonce de la programmation de lecture du Coran à Sainte-Sophie, à l’occasion du Ramadan. L’obsession, tirant sur la bigoterie, des rituels musulmans dans un monument faisant partie de l’héritage culturel mondial est incompréhensible et incompatible avec les sociétés modernes, démocraties, et laïques. »

Deux jours plus tard, un porte-parole du ministère des Affaires étrangères, Tanju Bilgiç, rétorquait : « Nous appelons à la raison la Grèce, qui n’autorise toujours pas la construction d’une mosquée dans sa capitale, qui s’immisce sans arrêt dans la liberté religieuse de la minorité turque de Thrace occidentale, et qui confond islamophobie avec modernité. »

Sainte-Sagesse, ou haut lieu des tensions religieuses ?

Ce n’est pas la première fois que l’ancienne église, un des monuments les plus visités d’Istanbul, crée des tensions entre les communautés musulmane et chrétienne. En effet, en novembre 2013, le vice-Premier ministre turc de l’époque,Bülent Arinç, avait déclaré que « la mosquée Saint-Sophie sourira bientôt de nouveau », provoquant l’ire d’Athènes, dont le ministre des Affaires étrangères avait accusé la Turquie de « [blesser] les sentiments religieux de millions de chrétiens » en tenant de tels propos.

Dans la même année, l’Assemblée nationale turque avait validé la création d’une commission parlementaire ayant pour objectif d’étudier les revendications citoyennes veillant à transformer en mosquée d’anciens lieux de culte désacralisés. Ainsi, deux anciennes églises, toutes deux nommées Sainte-Sophie, ont été reconverties en mosquée à Trabzon comme à Iznik.

Plus récemment, en mai dernier, l’agence de presse turque Dogan reportait que des milliers de croyants musulmans s’étaient rassemblés dans l’esplanade de Sainte-Sophie, un site protégé par l’UNESCO depuis 1985, afin de revendiquer le droit d’y prier.

Ainsi, si les fameuses mosaïques recouvertes de feuilles d’or de Sainte-Sophie ne peuvent qu’appeler au calme et à l’apaisement les trois millions de visiteurs qui foulent le sol de la grande byzantine, il semblerait que les merveilles architecturales de cette église devenue mosquée, devenue musée ne suffisent pas à calmer les importantes tensions existant tant au sein de la Turquie, qu’avec ses voisins.

Yasmine Mehdi 

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