Chroniques, Culture, Société

Sais-tu lire sur les visages ?

Je me promène toujours avec quelques livres sous le bras. Dans mon bureau, au salon, dans ma chambre, dans mes sacs, il y a constamment au moins un ou deux livres, cahiers et stylos qui m’accompagnent.Les étagères, petites et grandes, sont ornées de rangées de livres récemment parus. Alors que le filet de l’indécision quant à savoir lequel je vais saisir erre dans un cercle qui, au lieu de se rétrécir, s’élargit, de nouvelles idées et le temps interviennent et y ajoutent de nouveaux livres. C’est un amoncellement effrayant, comme l’accélération de l’écoulement des grains du sablier…

Je ne puis quand même pas m’en prendre au temps ni aux nouvelles idées !

Dans ma main, l’Orient Express de John Dos Passos.[i] C’est au départ une traduction de Tomris Uyar qui est achevée par Osman Yener. Il s’est promené de sac en sac, de table en table. Pour ne pas succomber au temps, à de nouvelles idées !

C’est alors qu’est arrivé Orhan Pamuk illustré par Selçuk Demirel : Sais-tu lire sur les visages ?[ii]

Dans ce livre où vous pourrez contempler durant des heures les dessins de Selçuk Demirel, dont chacun est un chef-d’œuvre, figure le manuscrit du Livre noir d’Orhan Pamuk.

Cet ouvrage, intitulé Sais-tu lire sur les visages ?, où se rencontrent, pour une danse en miroir, un maître du dessin et un maître des mots, est instructif, profond et il incite surtout les gens à la recherche.

Sais-tu lire sur les visages ? Question sérieuse, sujet sérieux…

« Par ces matins brumeux, ceux qui sortent de leur sommeil ne peuvent dissocier ni la réalité des rêves, ni la vie des poèmes, ni les personnes de leurs noms. » (p. 88).

Durant un instant, j’ai eu à l’esprit le souvenir de mon père qui, pendant quarante-cinq ans, a dû sortir de son sommeil par les matins brumeux. Ensuite, j’ai pensé au chauffeur du taxi que j’ai emprunté pendant des années, puis au menuisier qui concevait les bibliothèques. Tous trois avaient les visages ridés. Dans mon esprit, j’ai comparé les expressions des visages de ces trois hommes à ceux de milliers d’autres personnes que j’ai pu croiser. C’est alors que j’ai rencontré le vannier Hasan Efendi du bazar de Kadıköy : « Comment allez-vous, Monsieur ? »

J’ai croisé beaucoup d’expressions du visage dans ma vie. Pour tous, on pouvait lire leur histoire sur leurs traits. Comme la fille à lunettes à côté de laquelle je me suis assis dans le métro : bizarre, elle avait en main une feuille de salade mordillée… Les tons verts, jaunes, blancs de l’existence… Je les ai tous pris et je les ai emmenés à mon lycée, nous nous sommes promenés dans la cour. Ensuite, à Baylan, nous avons bavardé autour d’une « coupe grillée ». À la table voisine discutaient mes professeurs Yurdanur Gündem et Metin Birkan Yıldırım.

Seulement, ni mon père ni Jean-Claude Allain n’étaient présents !

« … Est-ce qu’ils ne se ressemblent pas tous d’une étrange façon, ces visages ? » (p. 58)

Moi, je ne trouve pas.

Et puis, que vois-je ?

« … Celui qui a fait tuer Shams et qui a voulu qu’on le jette dans un puits n’est autre que Mevlâna lui-même ! » (p. 54)

J’ai pris un verre de champagne et je suis retourné à mon bureau, sidéré. L’Orient Express, avec son signet à la page 22, m’attendait à l’arrêt Jardin de Taxim.

Dr. Hüseyin Latif, directeur de publication

[i] İletişim Yayınları, 2016.

[ii] Yapı Kredi Yayınları, Haziran 2017.

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