International, Politique

Mais que se passe-t-il donc en Arabie saoudite ?

L’actualité internationale de ce mois de novembre a été marquée par les événements en cours en Arabie saoudite. Au centre des agitations, on trouve Mohamad Ben Salmane (dit MBS), le prince héritier âgé d’à peine 32 ans, qui semble vouloir consolider son pouvoir face aux autres prétendants au trône alors que son père, exerçant toujours la fonction de roi, est âgé de plus de 80 ans.

Le prince héritier Ben Salman a ainsi lancé en novembre une vaste opération anti-corruption provoquant l’arrestation de plus de 200 personnes, parmi lesquels on trouve principalement des ministres, princes et hommes d’affaires. S’agissant d’un royaume au sein duquel les différents budgets de l’État sont largement confondus avec les fortunes personnelles, cela peut sembler absurde. Le 5 novembre, au lendemain de la grande purge, c’est le prince Mansour bin Muqrin, avec sept autres responsables saoudiens, qui trouvent la mort dans un mystérieux accident d’hélicoptère. Il ne fait pas de doute que MBS tente d’asseoir son pouvoir en éliminant la concurrence.

Il faut dire que le mode de passation du pouvoir dans le royaume des Saoud est traditionnellement un moment de conflits et de règlements de comptes entre les différentes factions régnantes. C’est un mode horizontal de transmission du pouvoir qui est en vigueur, selon la loi de succession adelphique qui donne le pouvoir aux frères. Alors que le frère désigné roi était habituellement le plus puissant, le roi Abdelaziz a instauré un système de multidomination en répartissant le pouvoir entre un certain nombre de ses fils. Dès lors, les fils prennent de plus en plus d’importance dans la transmission qui sera aussi générationnelle, rappelle le chercheur Nabil Mouline[1].

Dans ce contexte, MBS se pose contre ses concurrents, s’impose au sein de la société et sur la scène internationale comme le prince réformateur tant attendu. Il a ainsi mené des réformes sociétales qui ont fait du bruit dans le monde entier, comme la nouvelle loi autorisant les femmes saoudiennes à conduire. Dans une société où 70 % de la population a moins de trente ans, ce glissement vers un islam moins radical au quotidien plaît. Dans le cadre de son projet « vision 2030 », il est aussi l’initiateur d’une politique d’attraction des investissements et de grands projets qui lui rapportent un soutien important dans les milieux de l’intelligentsia libérale.

Mais MBS ne se contente pas d’un ménage intérieur. Il compte aussi réaffirmer la position de l’Arabie saoudite dans la région et dans l’équilibre des forces internationales. Avec la fin du Califat autoproclamé de Daech, on assiste à une reprise des oppositions traditionnelles dans la région, notamment l’affrontement entre l’Iran et l’Arabie saoudite. Le tout attisé par les États-Unis et la décision en octobre dernier de Donald Trump de ne pas certifier l’accord sur le nucléaire iranien. Il s’agit notamment d’altérer la victoire de l’Iran en Syrie et de limiter les ingérences du Hezbollah dans les conflits de la région. C’est alors une véritable alliance qui se dessine entre les États-Unis, l’Arabie saoudite et Israël contre l’emprise du régime iranien sur la région. Du côté des pays du Golfe, un premier accroc avait déjà eu lieu l’été dernier avec l’isolement du Qatar, accusé d’être trop proche de l’Iran notamment.

La spectaculaire démission de Saad Hariri, Premier ministre libanais, semble démontrer que, cette fois, l’affrontement avec l’Iran s’est déplacé de la Syrie au Liban. En direct de Riyad, Hariri a récité un texte de démission dénonçant les ingérences du Hezbollah et de l’Iran dans les affaires du pays. Alors que plusieurs responsables, dont le président libanais Michel Aoun, affirment qu’il n’est pas libre de ses mouvements ni de ses discours, cela ne fait pas de doute qu’il agit selon les lignes fixées par le royaume des Saoud. Le ministre des Affaires étrangères saoudien Jabeir a d’ailleurs rappelé dans ses interviews les priorités saoudiennes en dénonçant « l’Iran qui utilise le Hezbollah notamment au Liban pour attaquer Riyad ».

Un autre terrain d’affrontement semble être le Yémen. Alors que l’ONU demandait à l’Arabie saoudite de mettre fin au blocus du Yémen, le 4 novembre, Riyad a intercepté un missile qui aurait été envoyé par les rebelles houthistes, soutenus par l’Iran.

Dans ce contexte d’escalade, Emmanuel Macron, qui était en voyage aux Émirats arabes unis, a décidé de faire une visite surprise en Arabie saoudite, le jeudi 9 novembre, durant laquelle il s’est entretenu pour la première fois avec le prince héritier MBS. Malgré le désaccord sur le dossier du nucléaire iranien que l’Arabie saoudite désapprouve alors que la France l’envisage comme un moindre mal, Macron a rappelé qu’il souhaitait « parler à tout le monde », autrement dit à tous les acteurs de la région. Après avoir évoqué le Yémen et le Liban, il a cependant réaffirmé son « soutien au prince héritier pour son programme ‘ vision 2030’ ainsi que la mise en place d’un islam modéré ».

Solène Poyraz

[1] Nabil Mouline, « Luttes à couteaux tirés en Arabie saoudite, une transition moins tranquille qu’il n’y paraît », Orient XXI, 26 janvier 2015.

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