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S’immerger en Turquie en visitant le Musée de la caricature à Istanbul

Franchir les portes du musée du dessin humoristique et des caricatures turco-ottomanes (Karikatür Ve Mizah Müzesi), c’est un peu comme plonger dans une histoire enchantée de Nasreddin Hoca, ce sage juché à l’envers sur un âne qui refuse d’avancer : c’est une quête initiatique, semée d’embûches, mais dont on tire des enseignements. On sort grandi d’une rencontre avec ces dessins de presse qui nous content l’histoire politique et sociale du pays depuis le milieu du 19e siècle. On y apprend même qu’à ses débuts la caricature turco-ottomane a entretenu une relation étroite avec la France, sa langue, sa culture et son modèle politique. Ne manquez donc pas de découvrir ce petit joyau d’Histoire, bien jalousement protégé dans le quartier de Tepebaşı, au cœur du district de Beyoğlu, juste au-dessus du stade de Kasımpaşa (voir carte ci-dessous).

Nous réservons le musée de la caricature à une élite de nos lecteurs, rompus à la chaleur étouffante de Taksim en août et à l’errance tenace dans les petites rues de Tepebaşı. Volonté, perspicacité, sens de l’orientation affiné : il ne vous en faudra pas moins pour prétendre devenir l’un des heureux élus parmi la quarantaine de visiteurs qui découvre chaque jour le musée. De fait, la plupart y sont conduits par un organisateur averti, professeur ou professionnel du tourisme.

Notre équipe a bien eu besoin de deux semaines, à raison de trois tentatives et plusieurs heures de recherche pour trouver cette place forte de la liberté d’expression. Nous avons mobilisé cartographes émérites, turcophones qualifiés, marcheurs de combats pour cette grandiose partie d’« Où est Charlie »… Le Karikatür ve Mizah Müzesi est un Alesia local : tout le monde en a entendu parler mais personne ne sait où c’est. Mieux, personne ne sait plus où c’est. Il est vrai qu’il a déménagé il y a peu, et cela a de quoi déconcerter plus d’un touriste en mal d’immersion dans la culture turque.

Longtemps situé dans le quartier de Fatih, le long du Boulevard Atatürk, à deux pas de l’Aqueduc de Valens (ou Aqueduc de Bozdoğan en turc), de nombreux guides touristiques et sites internet l’annoncent encore à cet emplacement.

Pourtant, après 21 ans de bons et loyaux services, jugé trop exigu, il est venu s’implanter dans le quartier de Tepebaşı en 2010. C’est en fait un retour aux sources, puisque c’est là qu’avait été construit en 1975 un éphémère premier musée de la caricature, fermé en 1980 par la junte militaire arrivée au pouvoir, et ressuscité en 1989 à Fatih. Notre carte vous évitera de vous perdre dans les ruelles (certes charmantes) de Tepebaşı, de faire trois fois le tour du stade (certes petit) de Kasımpaşa ou de demander cent fois à des épiciers (certes patients et sympathiques) votre route.

Enfin arrivés devant la porte du musée, nous avons pourtant bien failli nous faire recaler ! Actuellement en travaux, il n’y a plus d’exposition de juin à septembre et le musée est donc fermé au public. Mais trop éreintés par nos longues marches sur le bitume fumant d’Istanbul, nous avons tout de même réussi à convaincre les deux employés restés en faction dans ce musée aux portes closes. Touchés par notre démarche, le personnel nous a permis de découvrir les collections permanentes des plus beaux dessins de presse ayant marqué l’histoire politique et culturelle de l’Empire ottoman et de la Turquie.

Sur trois étages, on entre en fait par le plus élevé, les suivants étant construit en-dessous, dans le prolongement de la colline sur laquelle le musée est perché. Mis à part l’absence de climatisation ou de panneaux indicatifs, et la présence de quelques sacs de ciments, nous avons expérimenté un véritable voyage satirique et humoristique dans l’actualité turco-ottomane depuis la fin du 19e siècle.

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La caricature est un art de l’instant, qui saisit l’actualité et en grossit les traits pour la rendre compréhensible, souvent sur le ton de l’humour. L’enjeu d’un tel musée est donc de montrer que le dessin de presse peut connaître une postérité et continuer à nous parler lorsque l’actualité est passée. On trouvera dans ce musée deux types de dessins, qui ont en commun de ne pas avoir vieilli : celui qui parle de sujets incontournables, quelque soit l’époque, ou celui qui se fait remarquer par la dextérité de ses traits et par ses qualités humoristiques, alors que l’enjeu de société a disparu.

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Dans le premier cas, qui mieux que Nasreddin Hoca pour nous parler des sujets intemporels ? Ce personnage mythique haut en couleurs est bien connu en Turquie puisqu’il aurait vécu à Akşehir, près de Konya, au 13e siècle. Peint sous les traits d’un ouléma, un savant dans la foi musulmane, il dispense des leçons de vie en jouant le faux-naïf dans de courtes histoires. Commun aux populations de culture musulmane, ses aventures sont lues dans de très nombreux pays.

On retrouve le sage Hoca dans la première salle du musée, au premier sous-sol, où sont conservés les dessins d’une exposition de 2011. Il est croqué par des artistes de différents pays, dont voici une sélection : Norman B. Isaac, Philippines (1) ; Sinchinov Evg, Russie (2) ; Alexander Umyrov Russie (3) ; Rigo, Salvador (4). Chacun à leur manière, ils mettent en scène un vieillard sympathique qui, sous les traits d’un savant musulman, cherche à résoudre nos problèmes de tous les jours en les tournant en dérision. Juché à l’envers sur sa mule, il passe pourtant son temps à nous aider à trouver le bon chemin !

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La transition vers la seconde catégorie de dessins, ceux qui perdurent malgré une actualité dépassée, se fait en passant de la figure indémodable de Nasreddin Hoca à celle plus récente du jeune Avni. Ce personnage au regard benêt, au gros nez et aux oreilles décollées est un incontournable du dessin humoristique s’inspirant des problèmes sociaux d’une époque. Créé par Oğuz Aral, fondateur de la revue GIRGIR lancée en 1972, Avni est un enfant des gecekondu, ces quartiers périphériques d’Istanbul où se sont amassés les populations rurales à partir des années 1950. Il passe son temps à vagabonder, à tenter (en vain) de séduire la jeune Leyla et à se battre (là encore sans succès) avec Deve Dilaver,  le stéréotype du personnage rustre et bourru. Ce qui vaut à ce Tom Sawyer turc, rusé et roublard le surnom d’« Avanak » Avni, c’est-à-dire Avni « l’ingénu » ou Avni « le vagabond ». Grâce à sa popularité, la revue GIRGIR bat des records d’audience entre 1981 et 1983 (alors que la junte militaire du « 12 septembre » est au pouvoir) qui ne seront jamais égalés par aucune revue humoristico-satirique par la suite.

La transition passée, nous commençons véritablement notre voyage parmi les caricatures turco-ottomanes, ces dessins de presse qui tournent en dérision l’actualité politique ou sociale et qui conservent un intérêt aujourd’hui, en combinant un message emblématique d’une époque et des qualités esthétiques reconnues.

L’art de la caricature dans l’Empire ottoman débute dans la deuxième moitié du 19e siècle, sous la double influence des réformes du Tanzimat visant à le moderniser, et de la culture européenne, en particulier la culture française. On assiste alors au passage d’un humour de tradition orale, à l’instar des contes de Nasreddin Hoca nés au 13e siècle ou des marionnettes d’Hacivat et Karagöz à partir du 14e siècle, à un humour écrit comparable à la tradition européenne. Le premier dessin de presse est publié en 1867 (voir ci-dessus) dans le journal Istanbul dirigé par Arif Arifaki. Ces premiers croquis sont anonymes et n’ont pas de vocation humoristique.

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L’art de la caricature est d’abord développé par les membres des minorités de l’empire. S’inspirant de la tradition française, ils suscitent rapidement des vocations chez leurs compatriotes turcs.

Theodore Kasap publie en 1852 Diyojen, la première revue humoristique de l’empire. Né en 1835 à Kayseri, il appartient à la minorité Rum, le nom donné aux Grecs de l’Empire ottoman, vus comme les héritiers de l’Empire byzantin dont l’appellation officielle était l’Empire romain d’Orient. L’éditeur de la revue Diyojen, Hovsep Vartanyan, est un Arménien qui a occupé pendant plus de 30 ans de hautes fonctions dans la bureaucratie ottomane. A ce titre il accéda d’ailleurs au rang de Pacha et se fit appeler Vartan Paşa.

La première caricature n’est publiée dans la revue qu’en 1871. Mais un dessin imprimé en 1877 conduit à la fermeture de Diyojen et à l’emprisonnement de Theodore Kasap. Ce croquis met en scène Hacivat et Karagöz, deux figures incontournables de l’humour ottoman. Dans le dialogue ajouté sous le dessin on voit Hacivat s’inquiètant du sort de Karagöz, pieds et poings liés par des chaînes. La réponse de Karagöz, « C’est ça la liberté dans les limites de la loi Hacivat », a justement valu à Théodore Kasap d’être arrêté.

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Dès ses débuts, les caricaturistes s’intéressent à la France, à sa langue, sa culture et son modèle de développement. Dans la foulée des réformes du Tanzimat initiées en 1839, la culture française imprègne durablement la pensée de nombreux intellectuels engagés qui ont pour la plupart séjourné en France. Parmi eux, Ibrahim Şinasi (1826-1871), écrivain, dramaturge, poète et traducteur de nombreux auteurs français en turc, Namık Kemal (1840-1888) ou Ali Suavi (1838-1878). La culture française gagne aussi en influence en devenant la seule langue étrangère non liturgique enseignée depuis la fondation du lycée Galatasaray en 1868 (et ce jusqu’à l’enseignement d’autres langues étrangères à partir de 1929).

Mais comme le montrent les caricatures présentées dans l’escalier qui nous conduit au deuxième sous-sol du musée, le modèle de développement français inspire aussi des réticences. Sur le croquis (1) publié en 1874 dans la revue Tiyatro, le dessinateur Berberyan raille la mode française, notamment l’adoption par les femmes turques d’un accoutrement alafranga. Un regard critique sur cette France des grands magasins qui fleurissent sous le Second empire, que peint Emile Zola dans son roman Au Bonheur des Dames et qu’importe la bonne société ottomane.

Ce thème revient aussi dans le croquis (2) d’Ali Fuat Bey, considéré comme le premier caricaturiste turc. On voit dans cette œuvre publiée en 1876, les hommes de la nouvelle bourgeoisie ottomane être tourné en dérision. Un homme vêtu à l’européenne, pantalon et veste longue, demande à l’homme au sarouel et au veston ottoman : « Regardons lequel de ses habits peut te convenir. » Le second lui répond alors : « Je n’achète pas des habits à 58 centimes et que je dois ensuite revendre à 15 centimes aux enchères. » Une réponse pleine de bon sens, qui fait ressortir la futilité qui gagne ceux qui « européanisent » leurs habitudes.

Contribuant à la revue humoristique Diyojen, la première génération de Jeunes-Turcs, appelés les Jeunes-Ottomans, se moque aussi de la censure imposée par le sultan Abdulhamit II et de ses relais dans les organes de presse. L’un de ses Jeunes-Ottomans, Namık Kemal, dénonce ces informateurs à la solde du pouvoir et les décrit sous les traits « d’un homme avec de grandes oreilles d’âne ». L’expression se diffuse et le dessin ci-dessus (1871) représente l’un de ces prétendus « journalistes espions », Garabet Panosyan, rédacteur en chef du quotidien Manzume-i Efkar, moqué par ses pairs pour son rôle auprès des autorités politiques. Ce croquis non-signé est considéré comme la première caricature publiée dans l’Empire ottoman du fait de sa vocation humoristique.

L’emprisonnement de Théodore Kasap en 1877 est en fait un signe précurseur du virage répressif qui va toucher l’année suivante tout le système social et politique. En 1878, le sultan Abdulhamit II met fin au régime constitutionnel et ferme le Parlement, tous  deux établis deux ans plus tôt seulement, et met en place un puissant réseau de surveillance.

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Après 40 ans d’absence, les caricatures réapparaissent en 1908 à la faveur de la révolution jeune-turque qui pousse le sultan Abdulhamit à rétablir la constitution de 1876, à rouvrir le Parlement et à organiser des élections que remportent les membres du Comité Union et Progrès. Si les dessins de presse étaient déjà influencés par la culture française à leurs débuts, comme a continué à l’être la littérature tandis que la censure frappait les caricatures, il faut aussi rappeler l’attachement des Jeunes-Turcs aux systèmes politiques européens, et au système français en particulier. Ceci se démontre par le fait qu’ils aient choisi le jour du centenaire de la Révolution française, le 14 juillet 1889, pour fonder leur mouvement ; par leur choix d’inscrire la devise « Liberté, Égalité, Fraternité » dans la constitution ottomane en 1909 ; ou même dans le simple fait qu’ils se fassent appeler les « Jön Türk » (prononcé en français jeune-turc).

À partir de 1908, les caricatures portent un nouveau regard sur la France, sa culture, sa société et son modèle politique. La critique laisse place à l’admiration. Ainsi on voit que le titre du dessin (1), datant de 1908, est écrit en français et en ottoman. « La fraternité » pouvant alors faire écho à celle qui va souder les millet (les nations) de l’empire, comme le laisse entendre le dessin avec un patriarche et un imam bras dessus bras dessous ; ou au modèle politique français et à sa devise. De même, le dessin (2), publié également en 1908, montre le développement rapide attendu en Turquie sur le modèle français, un homme au fez hélant même un taxi conduit par une femme voilée.

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Désormais bien implanté dans le pays, le dessin de presse a perduré après la fondation de la république en 1923. Le croquis (1) met en scène une métonymie, où la succession des phases politiques en Turquie s’illustre par les chapeaux des personnes clés. Le dessin (2) montre deux hommes confrontés à l’alternance politique et au vote de leurs épouses. L’un explique à l’autre que sa femme va voter pour un parti différent du sien simplement par esprit de contradiction avec lui.

Bien rôdées au jeu politique dont elles cherchent à montrer le grotesque, les caricatures tournent en ridicule les hommes qui y participent, comme on peut le voir sur la collection de croquis en (3). Mais elles se rient aussi de la politique internationale de leur pays, notamment de la crise entre la Grèce et la Turquie, deux pays voisins qui militarisent les côtes de la mer Égée dont ils convoitent tous les deux les ressources sous-marines, comme l’illustre le dessin (4).

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Lors de notre cheminement dans l’histoire de la caricature et du dessin humoristique, on peut regretter l’absence de croquis très récents, notamment des revues hebdomadaires très lues comme Penguen, Leman ou Uykusuz. Gageons qu’elles feront l’objet d’expositions à venir.

Moment fort de notre visite, les vitrines qui présentent les objets ayant appartenu aux plus grands dessinateurs du pays : un fusain, une tasse de café ou une paire de lunettes, témoins touchants de vies ordinaires transformées par l’humour.

Dès septembre, ne manquez donc pas de découvrir des affiches rafraîchies, dans des locaux remis à neufs, offrant une vue imprenable sur le Bosphore. Comme un clin d’œil à ces dessinateurs qui ont scruté et décrypté toute leur vie les traits saillants des sociétés turque et ottomane.

Elisabeth Raynal & Damien Lannaud

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