International, Politique

Situation des Tatars en Crimée, le rapport de Recep Tayyip Erdoğan à Vladimir Poutine

Lors de leur dernier échange politique, le président turc Recep Tayyip Erdoğan a délivré au président russe Vladimir Poutine un rapport concernant la violation des droits de l’homme contre les Tatars de Crimée, une minorité de la péninsule. Ce rapport, rédigé par une délégation turque non-officielle, relance la Turquie dans son objectif d’apparaître comme le leader des peuples turcs.

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Animé par une aspiration paternaliste et l’obligation morale d’aider « les peuples frères », Recep Tayyip Erdoğan s’est prononcé contre la politique de Vladimir Poutine à l’égard des Tatars de Crimée. Il accuse le régime russe de porter atteintes aux droits de l’homme. Le 18 juin dernier, Tanju Bilgiç, le porte parole du ministre des Affaires étrangères, a reporté que la Russie était coupable de « violations des droits de l’homme, actes de répression et disparitions qui sont systématiquement pratiqués ».

Les Tatars, qui constituent un des peuples turcs d’Europe orientale et d’Asie du Nord, sont répartis sur différents pays : Russie, Chine, Bulgarie, Roumanie, Kazakhstan, Ouzbékistan, Turquie, mais aussi l’Ukraine. Dans la péninsule du sud du pays – la Crimée – les Tatars représentent 12% de la population. Minorité musulmane, parfois chrétienne orthodoxe, elle subit des persécutions depuis l’annexion de la péninsule par la Russie, le 16 mars 2014 dernier. Une annexion rejetée par les Tatars qui ne reconnaissent pas le référendum. La péninsule, peuplée à 58% de Russes, est aujourd’hui au cœur d’une lutte géo-politique. Cette annexion, non reconnue par la communauté internationale, donne lieu à de nombreux rapports humanitaires.

Le rapport turc délivré aux autorités russes il y a quelques jours mettait en lumière les arrestations arbitraires et les disparitions inexpliquées de certains représentants de la minorité tatare. Victimes de pression sur leurs institutions et médias, les Tatars refusant de se soumettre à la citoyenneté russe subissent l’exclusion de la vie publique. En effet, les Tatars sont forcés à devenir des citoyens russes sous peine de voir leurs libertés de parole, leur droit à l’éducation, à la particularité linguistique ou encore à l’économie (emploi, logement) largement bafoués par les autorités russes. Le rejet de la citoyenneté russe entraîne donc chez ces populations une dégradation de leur droit à l’accès au service public, incluant l’éducation et la santé. Bien que la langue tartare soit reconnue comme une des langues officielles avec le russe et l’ukrainien, elle est cependant assez peu pratiquée dans la vie de tous les jours. Dans la péninsule, seulement quinze écoles proposent un enseignement en tatare, ce qui n’est pas assez pour l’ensemble de la population, précise le rapport.

Le document pointe également du doigt le traitement des médias qui subissent des pressions ou tout simplement des censures, comme la chaîne de télévision tatare ATR, fermée après l’annexion. Pour finir, les disparitions mystérieuses de Tatars criméens sont largement gardés sous silence.

Le rapport turc, bien qu’il ait été établi par une délégation non-officielle, rejoint très largement le rapport effectué par Human Rights Watch en novembre 2014 : « Les Tatars de Crimée se sont ouvertement opposés à l’occupation russe et ont critiqué publiquement les actions de la Russie en Crimée, et les autorités russes ont pris des mesures visant de toute évidence à intimider et à harceler les membres de la communauté tatare de Crimée, qu’ils considèrent pro-ukrainiens. », explique la chercheuse Youlia Gorbounova.

La Turquie se dit prête à aider et soutenir les Tatars criméens, comme la promesse d’Ankara faite en mars dernier à l’Ukraine d’un prêt de 10 million de dollars, dont la Crimée devrait bénéficier. Le pays avait d’ailleurs ajouté sa voix à la France et l’Allemagne durant les négociations de cessez-le-feu. « Nous avons exprimé notre soutien à l’intégrité territoriale, l’union politique et la souveraineté ukrainienne, incluant la Crimée (…) Nous espérons que l’Ukraine continuera de protéger les droits de toutes les minorités ethniques et religieuses, spécialement les Turcs tatars qui ont prouvé leur loyauté à leur pays pendant la crise », explique Erdoğan, justifiant sa politique de soutien aux peuples dit turcs, comme cela avait déjà été le cas avec les Ouïghours de Chine.

Depuis l’arrivée au pouvoir de l’AKP en 2002, la Turquie tente de se rapprocher du Moyen-Orient en prenant la défense des minorités musulmanes. Elle montre également sa puissance régionale en soutenant les communautés turcophones dont elle se veut le leader.

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Un pari dangereux, toutefois, puisque la Turquie risque de se mettre à dos de grandes puissances mondiales, telle que la Chine pour les Ouïghours, ou plus récemment la Russie avec les Tatars. Dépendante économiquement du géant russe et de son gaz naturel, la Turquie ne peut critiquer ouvertement les actions de Moscou en Ukraine. Recep Tayyip Erdoğan justifie donc sa politique par une volonté de maintenir une stabilité régionale. Stabilité dont il cherche à être le garant.

Florie Cotenceau

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