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« Ce soir, faites attention, quelqu’un passera en sifflant devant votre porte. Je serai cette personne… » : Ara Güler, dans son livre « Nous vivrons après Babylone »

Le 17 octobre, le légendaire photographe Ara Güler est décédé à l’âge de 90 ans. Une vie remplie d’images, de récits et de documentaires. Ainsi, son livre « Nous vivrons après Babylone » est la preuve que Güler était, par ses photographies et ses récits, « l’homme du monde visuel ».

Dans l’une de ses interviews publiées dans Aujourd’hui la Turquie, il expliquait que « la photographie n’est que l’enregistrement d’un fait, et rien d’autre. On confond toujours la photographie avec l’art. Or, l’art naît de l’imagination et donc du mensonge. La photographie, elle, capte la vérité ; toute sa composition se situe dans le temps qui passe. La photographie se contente de voir cette composition et de l’enregistrer. Qu’est-ce que tu as enregistré ? Le temps, évidemment ».

J’ai fait la connaissance d’Ara Güler à l’occasion de l’exposition « Ara Güler, mains et visages, un plaidoyer pour l’humain », organisée au lycée Notre-Dame de Sion en décembre 2010. J’ai immédiatement été touchée par sa simplicité et sa modestie. Le directeur du lycée, M. Yann de Lansalut a commencé son discours d’ouverture en ces termes : « Nous sommes très fiers de pouvoir clôturer l’année d’Istanbul 2010 Capitale Européenne de la Culture sur un thème aussi fort et avec la connivence de l’un des plus grands maîtres de la photographie au monde, Monsieur Ara Güler ».

On l’apercevait souvent dans son café, à proximité d’Istiklâl caddesi. Courant janvier 2018, j’ai revu Ara Güler et, comme à son habitude, il était attablé, serein, mais un peu fatigué. Il observait les gens autour de lui.

Lorsque le talentueux photographe Muammer Yanmaz évoque Ara Güler, il déclare : « Les photos d’Ara Güler sont imprégnées en moi. Elles ne m’ont jamais quitté. Au fil des années, ce phénomène s’est amplifié, de sorte que, pour moi et comme pour la plupart d’entre nous, c’est devenu une idole. Il a sa place parmi les plus grands photographes. Il est l’œil d’Istanbul. J’admire le fait qu’il ne connaît aucune limite. Il s’intéresse à l’histoire de l’habitant des bidonvilles comme à celle du roi assis dans son palais. C’est un amoureux de l’Homme. Il a consacré sa vie à la photographie, et c’est un ambassadeur-photographe qui a été envoyé dans le monde entier. Il a tout particulièrement capturé l’Istanbul des années 1950 et 1960. Je ne sais pas comment un seul homme a réussi à faire cela. Je découvre encore de nouvelles photos magnifiques de lui. C’est un trésor indescriptible, la collection Istanbul ».

Quant aux photographies d’Ara Güler, Muammer Yanmaz explique qu’elles se caractérisent avant tout par « leur simplicité », mais aussi par « une structure de l’histoire forte et immédiatement saisissante ». Il ajoute : « Son contrôle de l’arrière-plan et des strates sont marquants. À chaque strate, un héros a été pris en photo à son apogée ». En définitive, il maitrisait les appareils Leica avec « virtuosité ».

La jeune et brillante journaliste Seray Şahinler décrit Ara Güler en ces termes : « Il est la mémoire visuelle de la Turquie. Aujourd’hui, portent sa signature des photographies rares de noms tels qu’Orhan Veli, Orhan Kemal, Nazim Hikmet… Lors d’une interview donnée il y a plusieurs années, Ara Güler avait déclaré : « Sans moi, la littérature turque serait sans visage » […] Ce n’était pas qu’un photojournaliste, c’était aussi un artiste. De plus, ses films, ses documentaires et ses nouvelles publiées en arménien ne peuvent être considérés comme indépendants du corpus Ara Güler. Tout est aussi beau et marquant que ses photos ».

Pour Seray Şahinler, Ara Güler est « à la fois un enfant de Beyoğlu, un artiste, et un photographe d’art, qui a signé une grande part de l’histoire visuelle de la Turquie ».  Elle poursuit : « Dans les photographies d’Ara Güler, il y a toujours de la modestie. Comme pour les œuvres de Mimar Sinan. Chaque image en elle-même est splendide, mais aussi extrêmement modeste… C’est ce qui me touche particulièrement chez Ara Güler ».

Je finirai par l’hommage de Bilge Dermikazan rendu à Ara Güler : « C’était en 2005. Je faisais alors une interview pour Aujourd’hui la Turquie. Nous nous sommes rencontrés au Café Ara. Il a accepté de s’entretenir avec moi parce qu’il avait aimé les questions que j’allais lui poser. En l’écoutant, je suis restée frappée d’étonnement. Il ne semblait pas se soucier du monde. Ara Güler était un immense artiste, très intelligent. Même s’il s’obstinait à dire qu’il n’était pas un artiste ».

Mireille Sadège, rédactrice en chef

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