International, Politique

Soli Özel : « le résultat des élections nous dira sous quel régime nous allons vivre »

À un peu plus de deux semaines des prochaines élections turques et alors que les négociations entre l’Iran et les grandes puissances n’ont jamais été aussi proches d’aboutir à un accord, le contexte politique actuel, tant national qu’international, est particulièrement riche. Nous sommes allées à la rencontre du professeur Soli Özel dans son bureau de l’université de Kadir Has. Ce politologue et spécialiste des relations internationales décrypte pour nous les enjeux des parlementaires, l’état de la politique étrangère turque, ou encore les possibles retombées d’une véritable normalisation iranienne.

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Dans quel contexte s’inscrivent les prochaines élections législatives ?

Avec les élections parlementaires, nous choisissons habituellement ceux qui vont nous gouverner. Mais ces élections-là sont encore plus importantes que d’habitude parce que le résultat nous dira sous quel régime nous allons vivre. Pour moi, ces élections sont le cinquième et dernier arrêt d’une route qui a commencé en 2010. Le référendum modifiant les 26 articles de la Constitution turque était le premier arrêt de M. Erdoğan, le deuxième étant les élections législatives de 2011 où l’AKP a remporté 50% des voix. Le troisième stop était les municipales qui sont arrivées après les évènements de Gezi et les scandales de corruption de décembre 2013. Et puis il y a eu les présidentielles où l’AKP a remporté 52% des voix. À chaque fois, les élections deviennent de moins en moins équitables. Celles du 7 juin seront donc le cinquième arrêt.

Quels sont les principaux enjeux ?

Si l’AKP obtient 330 députés au parlement, ils pourront réécrire la Constitution et il y aura un référendum. Mais si nous avons quatre partis au parlement, l’AKP ne pourra pas faire ce qu’il souhaite. Je désire un parlement composé de quatre partis, pas seulement pour éviter un système présidentiel sans aucun freins et contrepoids mais aussi, ce qui pour moi est encore plus important, pour voir le mouvement politique kurde passer le cap des 10% ce qui, à mon avis, va consolider le processus de légitimation du parti issu du mouvement nationaliste kurde. Si le mouvement nationaliste kurde, en tant que parti, réussit à se présenter au Parlement, ça va vraiment élargir leur légitimité et l’espace qu’ils peuvent conduire pour faire de la politique. Pour moi ce sont les deux enjeux de ces élections.

L’AKP n’a jamais perdu depuis son arrivée au pouvoir. Comment l’expliquez-vous ?

On peut aimer Erdoğan ou pas mais ce qui est indiscutable, à mon avis, est qu’il l’un des plus grands hommes politiques de sa génération. Comme animal politique c’est un géant.

Pourtant pas mal de sondages donnent l’AKP en baisse. Pourraient-ils perdre cette fois-ci ?

Aux dernières élections municipales le parti avait fait 44%. Pour les élections du 7 juin on parle de 42 à 44% pour l’AKP, ce qui est le double de ce que le CHP ose espérer. L’AKP a réussi à construire une nouvelle politique en Turquie ou, comme on dit dans la science politique américaine, un realignement des forces politiques. Mais quand même, si les forces politiques ont le moindre sens dans ce pays, ça devrait baisser. L’AKP s’est transformé ; au début le parti était une grande coalition mais il est de plus en plus devenu un parti de leader. Aujourd’hui, c’est le parti d’un homme : Erdoğan. Un parti qui est très militant, agile, et agressif si quelque chose le gêne. Mais ce n’est pas un parti où le système démocratique fonctionne.

Et le CHP ?

Le CHP est comme les autres partis fondateurs qui ont tout perdu à l’instar du Mapaï en Israël ou du Congress Party en Inde. Le CHP n’a pas pu se réinventer. Cette fois-ci ils ont fait quelque chose de bien : ils ont eu des primaires.

Justement, l’organisation de ces primaires, ainsi que la présence de nombreux jeunes, femmes et personnes issues des minorités sur leurs listes électorales, est-ce pour vous le signe d’un vrai renouveau ou bien une stratégie de séduction politique ?

Écoutez, avant ils n’osaient même pas penser à une stratégie de séduction donc s’ils peuvent ne serait-ce qu’en conduire une, c’est déjà quelque chose. Il paraît qu’il y a maintenant un peu d’enthousiasme et d’énergie, et c’est les primaires à mon avis qui ont beaucoup aidé. Mais je ne sais pas si tous les choix de contingent de M. Kılıçdaroğlu marchent très bien. Il s’est aliéné des tas de gens et a éliminé au moins deux personnages (Umut Oran et Hurşit Güneş) qui auraient pu représenter un défi s’il ne réussissait pas. On va voir. Je ne crois pas que le CHP sera capable de faire plus de 28%

Pour parler assez vite du MHP, quelle est leur ambition pour ces élections ?

Aux élections de 2011, on ne savait pas s’ils pourraient obtenir plus de 10% et on disait que des électeurs du CHP avaient voté exprès pour le MHP pour qu’il ne passe pas en dessous du barrage de 10%. Maintenant on parle d’un MHP qui peut faire 16-17-18%. Les votes des déçus de l’AKP sont en train de passer au MHP. C’est le corps nationaliste. Je ne suis pas sûr, parce que je n’ai pas lu d’analyses, si c’est à cause du soi-disant processus de paix avec les Kurdes ou bien à cause d’une mondialisation assez rapide qui est en train de détruire les modes de vies dans ce pays, surtout en Anatolie.

Ces voix perdues par l’AKP ne pourraient-elles pas également profiter au HDP ?

La moitié des Kurdes avait jusqu’à présent voté de manière décisive et systématique pour l’AKP. Si le HDP veut passer le barrage de 10%, ils ont besoin de ces Kurdes qui votaient AKP et, naturellement, des Turcs, surtout à l’Ouest du pays, qui voteraient stratégiquement.

Passons maintenant à la politique extérieure. Pour de nombreux analystes les printemps arabes ont aussi exposé les limites de la politique régionale turque. Qu’en pensez-vous ?

Ce n’est pas entièrement la faute de la Turquie. Les circonstances ont changé de façon révolutionnaire, on ne pouvait vraiment rien faire. Mais à mon avis, ils ont très mal géré les conditions post-révoltes arabes. Je crois tout d’abord qu’ils n’ont pas compris la Tunisie. Avec l’Egypte, quelque chose s’est passée et ils ont été très rapides à demander la démission de Moubarak. En Libye, ils n’ont pas vraiment su ce qu’ils devaient faire. Ils se sont alors laissés emporter par leur tradition idéologique et n’ont pas vraiment bien jugé les circonstances et le rapport des forces.

Un peu d’inexpérience internationale ?

Je suis sûr que la bureaucratie diplomatique turque les avait déjà prévenu de ce qui allait se passer mais ils n’ont pas écouté. Ils ont abattu leurs propres chances de succès. Au lieu de changer leur position, ils ont décidé de surenchérir. Un pays qui dépend de la Russie et de l’Iran pour 80% de son gaz ne peut pas vraiment agir de façon radicale en Syrie si ces deux pays continuent à soutenir el-Assad de toute leur force. C’est vraiment un calcul très simple. Ils ont mal jugé. Au lieu de regarder la Syrie telle qu’elle était, ils ont vu la Syrie telle que Davutoğlu [l’actuel Premier ministre] voulait la voir.

Et maintenant ? Quelle position adopte le Gouvernement ?

Maintenant on a « la solitude précieuse ». La Turquie est devenue pour les alliés occidentaux un pays qu’on tolère péniblement. Avec les Arabes c’est fini. Ils sont en train de changer, au moins superficiellement, au niveau du narratif, avec la visite d’Erdoğan à Téhéran. Il disait : « Chiites ou Sunnites je m’en fous, moi je parle des musulmans, ce qui m’embête c’est que les musulmans souffrent. Moi je ne suis pas un homme sectaire. » Comment peut-on ne pas être un homme sectaire quand on est dans le même lit que l’Arabie saoudite ? À mon avis la Turquie n’a pas beaucoup d’options. Je crois aussi qu’elle devra, à un moment ou à un autre, améliorer ses relations avec Israël.

IranPoursuivons justement avec l’Iran. À la faveur des négociations et de leurs avancées, peut-on parler d’un retour de l’Iran sur la scène internationale ?

Je trouve ça dans la logique historique. Quand j’écoute le discours d’Obama, je vois que c’est sa façon de penser. Pour moi, politologue, ça fait beaucoup de sens ; ça dérange l’équilibre qui existe mais à mon avis en construit un autre beaucoup plus solide. Naturellement, si vous décidez d’être le partenaire avec l’Iran vous ennuyez l’Arabie saoudite et Israël. Mais l’Iran est un État qui fonctionne, bien que le régime soit abominable. À mon avis, les intérêts des hommes d’affaires américains sont aussi en faveur de l’ouverture de l’Iran car c’est un marché à fort potentiel mais qu’on ne peut actuellement pas satisfaire. Mais le Congrès américain et l’influence d’Israël dans la politique impériale américaine posent question. On va donc voir ce qu’ils vont faire.

Cet éventuel nouvel équilibre régional signifierait-il un recul de la position stratégique turque ?

Ce qu’il va se passer à mon avis, c’est que si l’Iran devient un pays « normal », si les relations sont pleinement normalisées, la Turquie va bénéficier, au commencement du moins, de l’expansion économique qui débutera immédiatement. Et je suis très heureux de le dire, si l’Iran avance dans cette normalisation, les rentes stratégiques que la Turquie a pu ramasser depuis à peu près dix ans vont diminuer. Et ça me réjouit parce qu’à mon avis l’équation est la suivante : lorsque la Turquie est capable de récolter beaucoup de rentes stratégiques, ce qui se passe à l’intérieur du pays en matière de démocratie, tout le monde s’en fout. Si on ne peut plus amasser ces rentes stratégiques, nous devrons alors réorganiser notre politique de façon plus démocratique.

L’Iran et la Turquie sont-ils plutôt des rivaux ou des alliés ?

Les deux. La métaphore que j’emploie pour décrire ces relations est celle d’une danse intime où les deux partenaires tiennent un poignard empoisonné, juste au cas où. Ces deux pays sont destinés à collaborer tout en se méfiant.

Si ce processus de normalisation de l’Iran se poursuit, est-ce que ça peut signifier un jour un changement d’interlocuteur des États-Unis dans la région au profit de Téhéran ?

Ça va prendre du temps mais moi je vois vraiment la logique de la doctrine Nixon dans tout ce qui se passe.

Dans ces négociations, on a vu que la France, par l’intermédiaire de Laurent Fabius, était la plus sévère. Pourquoi selon vous ?

Je ne sais pas. Mais c’est aussi notre garantie que s’il y a vraiment un accord à la fin, la Chine était là, la Russie était là, et la France était là. D’ailleurs, ce qui m’embête avec ce débat américain c’est qu’on a l’impression que les États-Unis sont le seul interlocuteur. Vous ne pouvez pas savoir à quel ce débat me dérange. J’ai lu il y a quatre ou cinq jours l’article de [George] Schultz et [Henry] Kissinger [dans le Walt Street Journal], ça m’a vraiment embêté. Parce qu’on y ressent vraiment les États-Unis comme centre du monde. Kissinger dit : « l’Iran doit décider si c’est une cause ou une nation. » Les États-Unis aussi doivent décider s’ils sont une cause ou une nation !

Pourrait-on s’attendre à une intervention de l’Iran dans le problème syrien ?

Tout d’abord, on va voir ce qui va se passer à Mossoul. Comme l’État islamique est à la base un problème vraiment irakien, si la situation s’arrange à Mossoul il peut perdre des forces en Syrie. Et si on engage l’Iran et, à mon avis au moins à court terme, Bachar el-Assad, on peut arriver quelque part. Mais les gens que je lis ne sont pas très optimistes à propos d’une résolution du problème syrien même en cas d’accord avec les Iraniens. Parce qu’il faudrait convaincre les Saoudiens d’arrêter et il paraît qu’ils ne le feront pas.

Que pensez-vous de l’Europe. Est-elle en crise identitaire et institutionnelle ?

Identitaire oui et, à mon avis, institutionnelle aussi mais Christine Lagarde m’assure que non. Je l’ignore. Ce qui m’étonne et ce qui m’inquiète c’est que lorsque l’Europe n’a pas un sens collectif de son rôle stratégique dans le monde, un vide se crée. Ce n’est bon ni pour l’Europe, ni pour l’alliance atlantique, ni pour le monde. La Chine et l’Asie, les États-Unis et l’Europe, ce sont les trois colonnes. Aujourd’hui, l’une des colonnes ne fonctionne pas.

Et la menace terroriste qui pèse sur elle, comment peut-elle lutter contre ?

Il y a des choses qu’on peut faire sur le court terme : s’attaquer à leurs finances, inspecter, compter sur les renseignements, etc. Mais, sur le long-terme, il s’agit vraiment de la question d’autres moyens d’intégration d’une partie de la population immigrante dans la grande société. Ça va devenir difficile et nécessite naturellement une économie qui fonctionne, qui génère de l’emploi. Ce n’est pas vraiment une question d’identité mais une question au final très matérielle.

Propos recueillis par Alexandre De Grauwe-Joignon

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