Société

Sur la route de l’exode : la voix des minorités

Sebastien de CourtoisA l’heure où l’Europe est plus que jamais préoccupée par la crise des migrants, qu’en est-il des minorités chrétiennes fuyant le régime de l’Etat Islamique et ses persécutions religieuses ? Sébastien de Courtois, journaliste et écrivain basé à Istanbul, spécialiste du christianisme en Orient, livre son point de vue sur les enjeux, les craintes et les attentes que suscitent ces bouleversements.

Que faire pour aider les chrétiens face aux persécutions? S. de Courtois invite à une première distinction essentielle, que fait bien l’ancien Secrétaire général de l’ONU Boutros Boutros-Ghali, lui-même copte égyptien : il n’y a pas de « Chrétiens d’Orient » mais des « Chrétiens en Orient ». Ces églises multiples sont depuis toujours membres intrinsèques aux sociétés orientales, et ne vivent pas « à leurs marges ». Elles sont au fondement historique des Etats, puisque le christianisme est antérieur à l’arrivée de l’Islam. Cette réalité doit être prise en compte comme base de tout échange. « Si l’église universelle ne peut plus avoir de correspondance humaine et théologique avec les frères d’Orient, où est née la religion chrétienne, l’Eglise perd ses racines. Les textes, le souvenir peuvent rester, mais c’est insuffisant », explique S. de Courtois.

Aujourd’hui, l’autoproclamé Etat Islamique ne laisse pas de place aux minorités. Selon un lettre délivrée en juin 2014 par les djihadistes de l’organisation terroriste à Mossoul, il n’y a que trois possibilités : la conversion, le paiement d’un impôt spécial, ou la mort. Toute conception religieuse tangente doit être éliminée. L’exil des chrétiens continue donc vers l’Europe.

Pour S. de Courtois, l’accueil de ces nombreux réfugiés peut aussi constituer une expérience bénéfique pour l’Eglise catholique en termes de dialogue : comment s’ouvrir à la diversité de l’Orient ? Catholique signifie universel : la religion ne doit pas être critère de sélection. Par exemple, à Istanbul, l’association Kader, fondée par des chrétiens syriaques (chaldéens), est ouverte à tous : « Il faut ensuite savoir ce à quoi on s’engage, sans faux-semblants. Vivre, manger, travailler, ne pas frôler les murs en situation d’illégalité… Tels sont les problèmes essentiels pour une population qui ne pourra pas rentrer en Orient prochainement. »

Les catholiques doivent donc prêter main forte, même si la prudence est de mise : l’Eglise a très peu de fonds propres, et nombre de prêtres gèrent déjà plusieurs clochers dans des campagnes où la pratique est délaissée. Cependant, il s’agit, au niveau des évêchés, de relayer le message du pape qui entend soutenir l’action politique, et officialiser le travail des associations, pour diminuer notamment le risque de communautarisme. Un projet complexe : la misère existe bien en France, où l’on compte plus de neuf millions de familles en grande difficulté…

Pour S. de Courtois, il faudrait imaginer un contrat républicain, sur lequel droite et gauche puissent s’engager mutuellement, sans risquer de lancer des promesses intenables. La difficulté majeure tient à l’incertitude complète quant à l’avenir. Sans craindre l’ombre d’une guerre généralisée, il est certain que l’on assiste à l’installation d’un conflit durable, et d’un long processus de migration. Bientôt, ce ne seront plus des dizaines, mais bien des centaines de milliers de réfugiés par an qui se tourneront vers l’Europe ou ailleurs. Car il y a évidemment une préférence européenne, dont les démocraties devraient être fières, sans contracter aucune culpabilité – une notion très chrétienne.

Dans le même temps, il faut comprendre ce paradoxe : il y a risque de créer cet appel d’air redouté au sein d’une civilisation et de pays qui perdraient alors une grande partie de leurs fondements. Les chrétiens sont enfin souvent garants d’un dialogue interreligieux, comme on peut le voir au Liban et en Syrie.

S. de Courtois tient enfin à nuancer la peur qui, en France, croît ces derniers temps à l’arrivée des réfugiés. Face au risque de voir la menace intégriste se propager dans leurs rangs, il ne faut certes pas être naïf : il est possible que l’ouverture des frontières aux réfugiés de guerre permette l’arrivée de terroristes. Mais il faut sur ce point déléguer au gouvernement une part de confiance, et laisser les services secrets faire leur travail, pour mener ce conflit intérieur avec intelligence et humanité.

S. de Courtois reste pour finir assez incertain quant au rôle que pourrait jouer la minorité chrétienne en Turquie, premier pays par lequel transitent les migrants : avec quelque 80 000 fidèles, les Eglises peinent à instaurer une solidarité qui permette une action concrète. Il salue cependant l’action des associations qui, à Istanbul, apportent leur pierre à l’édifice.

L’association Kader

Nous avons donc rencontré l’association Kader, cofondée par Mgr Yakan, qui aide des réfugiés chrétiens dans 72 villes de Turquie, et prend en charge quelque 57 000 réfugiés. Elle tient un rôle essentiel auprès des réfugiés irakiens, puisque ceux-ci n’ont pas la possibilité d’obtenir un statut de « réfugiés », contrairement aux Syriens. En effet, en 1951, lorsqu’est signée la convention relative au statut des réfugiés, la Turquie refuse d’accueillir des populations venues d’Asie sous ce statut. Seuls les réfugiés venus d’Europe peuvent accéder à ce statut qui leur donne un droit au travail, à l’éducation et au logement : la Syrie constitue la seule exception. Les réfugiés irakiens sont donc complètement démunis à leur arrivée en Turquie. Considérés comme des « gens de passage » par l’Etat turc, ils doivent se faire enregistrer à la préfecture, puis s’inscrire au Haut-Commissariat des Nations unies pour les réfugiés (UNHCR). Ils se voient par la suite contraints d’attendre entre deux et huit ans avant qu’un visa ne leur soit accordé pour pouvoir émigrer vers une terre d’accueil. L’association Kader vient donc en aide à ces populations qui ont fui l’Irak en abandonnant tous leurs biens, et qui ne parlent pas le turc. Cette aide prend plusieurs formes : l’association aide les réfugiés à remplir leurs obligations administratives en facilitant leur inscription à la préfecture puis à l’UNHCR, en facilitant leurs démarches pour trouver un logement, en leur offrant des habits et de quoi subvenir à leurs besoins… Nombre de familles ont pu trouver un refuge vivable en Turquie grâce à l’association Kader.

Elisabeth Raynal

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *