Politique, Société

Talking TR : théoriser et vivre la démocratisation de la Turquie

Hier, mercredi 22 juillet, notre équipe s’est rendue à l’Université Kadir Has, située sur la Corne d’Or, pour écouter des personnalités emblématiques aborder la démocratisation de la Turquie. Revenons sur cette soirée placée sous le signe de Suruç et des manifestations de soutien aux victimes qui ont lieu depuis l’attaque suicide de lundi.

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De la théorie politique aux engagements personnels il n’y a qu’un pas, que le programme Talking TR (http://www.talkingtr.com/), organisateur de la conférence, essaie de franchir sur le modèle des TED Talks (http://www.ted.com/) américains. Les interventions se font d’ailleurs uniquement en anglais. On y voit un journaliste, un scientifique, un artiste, ou encore un universitaire, se tenir debout, seul en scène, face à une caméra et à un public (quoique restreint), pour faire part de ses recherches ou tout simplement de ses opinions, en les illustrant de ses expériences personnelles, parfois dramatiques ou alors humoristiques. Un peu comme s’il s’agissait d’une conférence universitaire sur le mode du stand-up, ces spectacles comiques basés sur l’observation du quotidien. Le modérateur de la conférence a ainsi évoqué sa fille de 23 ans pour montrer à quel point leurs générations n’avaient pas connu la même Turquie.

En revanche, la discussion de ce soir ayant pour thème « Le pouvoir aux citoyens : la démocratie en Turquie » ne s’est pas ouverte avec humour mais avec gravité et solennité. Un hommage a d’abord été rendu aux victimes de l’attentat de Suruç, puis nous avons appris qu’un des intervenants, Hisyar Özsoy, député du parti pro-kurde HDP, avait dû annuler sa participation pour assister à l’enterrement d’un des jeunes décédés lundi. Le sujet de la conférence ne pouvait être plus d’actualité, alors que des manifestations organisées dans le pays en hommage aux victimes et condamnant l’ambigüité du gouvernement turc face au groupe Etat islamique sont dispersées par les forces de l’ordre, et que des négociations sont menées pour former une nouvelle coalition gouvernementale.

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Le professeur Akın Ünver.

Avec un pied dans l’actualité, trois intervenants se sont succédés sur scène pour la décrypter à leur manière. C’est la théorie qui a ouvert la soirée avec la présentation d’Akın Ünver, professeur assistant à l’Université Kadir Has qui accueille les débats. Auteur d’une étude fraichement publiée sur l’interaction entre les partis politiques en période de crise, il s’est ainsi intéressé aux dynamiques sous-jacentes au « troisième parti ». Cet outsider de systèmes politiques souvent tiraillés entre un parti majoritaire et une opposition, peut être conceptualisé sous deux formes : « corrective party » ou « conveyor party », autrement dit « parti modérateur » ou « parti transmetteur » en bon français. Tandis que le « corrective party » vise à corriger le système bipartite à l’aide d’un bagage idéologique rigide et clairement défini, le « conveyor party » veut d’avantage faire entendre la voix des mécontents en les fédérant autour d’un projet qui n’a pas forcément pour ambition de gouverner. Evidemment, Akın Ünver n’a pu échapper à la comparaison entre la Turquie et les partis Syriza en Grèce et Podemos en Espagne.

Un troisième parti peut-il prendre le pouvoir en Turquie ? En fait cela a déjà été le cas entre 1987 et 2002, une période où les nouvelles formations politiques accédaient au pouvoir lors des élections suivantes, avec une rapidité fulgurante. Ce fut le cas du Parti de la Juste voie (DYP, Doğru Yol Partisi) fondé en 1987 par Suleyman Demirel, qui devient Premier ministre en 1991. Et plus proche de nous, ce fut le cas du Parti de la Vertu (FP, Fazilet Partisi), fondé en 1998 pour succéder au Parti du bien-être (RP, Refah Partisi) et qui fut lui-même interdit en 2001 pour devenir sous une certain forme le Parti de la justice et du développement (AKP, Adalet ve Kalkınma Partisi), la formation politique majoritaire en Turquie depuis 2002.

Quid alors de la position du troisième parti en Turquie depuis 2002 ? Selon Akın Ünver, nous serions dans une situation inédite où deux partis peuvent briguer ce statut : par ordre d’apparition sur la scène politique on a d’abord le Parti d’action nationaliste (MHP, Milliyetçi Hareket Partisi) de Devlet Bahçeli et ensuite le Parti démocratique des peuples (HDP, Halkların Demokratik Partisi) de Selahattin Demirtaş et Figen Yüksekdağ. Mais ils diffèrent selon les deux concepts dégagés précédemment : le MHP serait un « corrective party » basé sur une idéologie clairement identifiable d’une certaine vision du nationalisme turc, tandis que le HDP serait un « conveyor party » visant à fédérer les mécontents, au delà de l’image pro-kurde auquel il est souvent réduit. Mais l’un des deux peut-il accéder au pouvoir ? Si cela devait être le cas, il faudrait surement un contexte de crise, comme dans la période 1987-2002, qui « signifie souvent la violence en Turquie, à la différence des exemples actuels grecs et espagnols » précise t-il.

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Sercan Çelebi.

Pour mieux comprendre le processus de démocratisation du pays, il fallait aussi des histoires personnelles. Ce fut le cas avec la présentation plutôt alarmiste de Sevgi Akarçeşme, journaliste au quotidien Today’s Zaman, ou celle plus encourageante de Sercan Çelebi, membre fondateur de l’organisation apolitique Oy ve ötesi (le vote et au-delà). Sevgi Akarçeşme a prévenu son auditoire : « merci d’être venu pour m’écouter alors que vous avez peut-être mieux à faire par une journée si ensoleillée » mais ne s’est pas d’avantage retenue avant de climatiser la salle et de lancer des critiques ouvertes à l’égard du gouvernement actuel, au pouvoir depuis 2002. Après avoir rappelé que le pays se classe en 2015 seulement à la 149e place du classement Reporters sans frontières évaluant la liberté de la presse, et que 23 journalistes sont actuellement emprisonnés, elle a attaqué de front le gouvernement, coupable selon elle de soumettre les organes de presse. Si les pressions sur les journalistes font partie des méthodes visibles d’une telle instrumentalisation, elle a également mentionné celles qui s’exercent sur les annonceurs dans le but de couper les revenus financiers des médias. Elle va même jusqu’à préciser que « L’agence de presse Anadolu est un instrument politique du gouvernement » et que « c’est une honte, vraiment une honte, que des journalistes soient aussi bienveillants avec le pouvoir ». Travaillant pour les quotidiens Zaman et Today’s Zaman, connus pour être proche du mouvement Gülen, en conflit ouvert avec l’AKP depuis deux ans et après avoir l’avoir longtemps soutenu, Sevgi Akarçeşme ne fait pas l’unanimité parmi la cinquantaine de spectateurs présents. Un homme en costume chic (le seul) portant un pin’s officiel au revers de sa veste, ne cesse de soupirer à chaque attaque lancée par la journaliste, c’est vrai sans beaucoup d’exemples et d’arguments pour toutes les appuyer.

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Clôturant la série de monologues, Sercan Çelebi apporte un message encourageant. Son organisation Oy ve ötesi, fondée en 2013, est la première et l’unique association de citoyens à voir le jour en Turquie et se donnant pour but de surveiller leurs propres élections. Elle est le symptôme d’un pays peuplé de citoyens qui veulent prendre les choses en mains. Ainsi, alors qu’elle comptait 28 000 volontaires pour couvrir les élections municipales de mars 2014 et uniquement dans la circonscription d’Istanbul, le 7 juin 2015 elle dénombrait 56 000 volontaires présents dans 46 des 81 provinces pour les élections législatives. Faisant le constat que le processus électoral connaît de très faibles irrégularités en Turquie, son organisation entend chercher à d’avantage impliquer les citoyens dans la vie politique au quotidien. Persuadé qu’il « faut croire dans l’effet papillon », il a lancé pour conclure que « dès que nous nous sentons capable que nous pouvons avoir une influence sur le cours des choses, alors il faut agir sans hésiter ».

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Les intervenants réunis pour une séance de questions-réponses.

Entre théorie, constat alarmiste et message d’espoir, cette soirée réunissait les trois pôles d’une compréhension, certes complexe mais plus juste, de la démocratisation de la Turquie. Prochain débat Talking TR prévu à la fin du mois d’août sur l’urbanisation du pays. On y sera !

Anne-Laure Gatin, Elisabeth Raynal & Jean Lannes

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