Culture, Société

Tan Oral, caricaturiste mis à l’honneur pour la foire du livre d’Istanbul : rencontre avec un oiseau libre

« Humour : looking at life with a smile » : c’est le thème choisi cette année pour la foire internationale du livre d’Istanbul, qui se déroulera du 7 au 15 novembre. Nominé comme invité d’honneur, le dessinateur Tan Oral, célèbre pour ses caricatures longtemps parues dans le quotidien Cumhuriyet, clôturera dans la joie et l’optimisme une année particulièrement éprouvante pour la liberté d’expression, tant en France qu’en Turquie et dans le monde.

tan-oralCinquante ans après ses premiers dessins, c’est un homme forgé de liberté et de simplicité qui nous a accueillis chez lui afin de nous parler de son parcours, de ses réflexions, et bien sûr de la foire du livre.

Architecte de formation, Tan Oral a passé les dix premières années de sa carrière dans le plus strict anonymat, exposant modestement de temps à autre quelques croquis jusqu’au jour où des revues et magazines commencent enfin à le publier. Pas de quoi perturber celui qui mettra encore dix ans à gagner véritablement sa vie grâce à sa passion : désormais reconnu dans le monde entier comme l’un des maîtres du dessin de presse, sa modestie est intacte. Souvent comparé au caricaturiste français Plantu, il collabore pendant plus de 30 ans – de 1976 à 2008 – avec le quotidien Cumhuriyet, considéré comme un équivalent du journal Le Monde en France. Par la suite, il dessine pour Taraf, journal d’opinion indépendant, qu’il quitte également un peu plus tard. Depuis deux ans, il profite donc de sa « retraite ». Il compte également faire don de ses 10 000 notes et dessins au musée SALT Galata, afin de signer définitivement la fin de sa belle carrière. C’est d’ailleurs avec un air malicieux qu’il nous confie être désormais « libre comme un oiseau », affranchi de toute contrainte… ou presque. Au début de l’été, un ami lui annonce avoir entendu parler de sa nomination comme invité d’honneur pour la foire internationale du livre d’Istanbul. Il n’y croit pas. Que pourrait apporter un caricaturiste à un événement tel que celui organisé chaque année depuis 34 ans par Tüyap, qui réunira cette année encore pas moins de 500 000 personnes ? La rumeur se répand pourtant. Un beau jour, enfin, on l’appelle : « Nous avons oublié de vous prévenir ! »

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Signature et auto-portrait de Tan Oral

La foire rendra hommage à Tan Oral avec une exposition entièrement consacrée à ses caricatures et ses analyses critiques de l’actualité turque et mondiale des dernières décennies. Mais ce n’est pas tout : la carrière de l’invité d’honneur sera également saluée par deux ouvrages, l’un sur la vie du dessinateur, l’autre sur ses dessins. Fidèle à la simplicité qu’on lui connaît, Tan Oral n’a pas souhaité faire le roman de sa vie, et lui a préféré un assemblage de questions-réponses sur ce qui lui a permis de devenir la personne qu’il est aujourd’hui, avec une pointe d’humour, bien sûr. Le deuxième ouvrage rassemble 300 de ses dessins, qu’il a lui-même choisis, autour du thème des intellectuels. Accompagnés parfois de quelques notes, les croquis se « lisent » telle une histoire ; celle des penseurs qui ont marqué la Turquie depuis les années 1970, de leurs liens avec la société et le pouvoir.

Nous avons cherché à en savoir plus sur le mystérieux thème qui rassemblera tant d’auteurs de renom mi-novembre. Est-ce une référence à la tuerie de Charlie Hebdo ? Une mise en garde pour la Turquie ? Pour le monde ? Une volonté de détendre l’atmosphère en cette période électorale ? Notre hôte reste prudent. Il est clair pour lui que la caricature, vitale pour la société, joue un rôle de « régulateur des tensions » : face à une opinion publique fortement mécontente, il est de sa compétence, pour Tan Oral, de pondérer les différentes réactions, et de dédramatiser. Tout comme il est bon d’utiliser cette « machine à vapeur » pour réveiller les consciences lorsque le monde est tenté de s’assoupir, bercé de confort. Au fond, « le message est toujours le même », sourit notre dessinateur, « c’est la force, l’intensité du message qui varie ». Le caricaturiste n’est qu’un homme qui cherche à être heureux, comme tout le monde, en gagnant sa vie et en faisant librement ce qu’il aime. Mais ce dessein, il le souhaite aussi pour son pays, et pour le monde entier… d’où sa frustration et sa colère, nous explique-t-il. L’humour est alors une véritable thérapie, provoquant efficacement et de manière universelle, de nombreuses réactions, notamment le sourire.

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Sourire, mais pas nécessairement rire. Car il ne faut pas s’y tromper : une caricature de presse a pour vocation première de faire passer un message, ses traits et son esthétique n’étant qu’au service de ce but ultime. Titres accrocheurs, belles photos, textes soignés : dans un journal, tout est réuni pour « brosser le lecteur dans le sens du poil ». Mais dans un coin, il y a ce petit dessin, ce petit « gribouillage » comme le dit Tan Oral, qui est loin d’être parfait – juste quelques coups de crayon – mais qui cherche à annoncer autre chose.

Le souhait de notre caricaturiste ? Dépasser la tension entre riches et pauvres, atteignant actuellement son paroxysme en raison des flux migratoires incontrôlables. D’autres dessinateurs prendront la suite pour nous secouer sur cette question. Espérons en tout cas que cette foire du livre sera l’occasion pour chacun de repenser l’actualité avec optimisme, afin de contempler le monde sourire aux lèvres.

Propos recueillis par Mireille Sadège & Noémie Allart

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