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Tarlabaşı, un quartier vétuste qui suscite des convoitises

Rue de Tarlabaşı (2)Le quartier populaire de Tarlabaşı, situé à deux pas de l’avenue Istiklâl, est au cœur d’un vaste projet de rénovation urbaine, exemple parfait de la gentrification en plein cœur d’Istanbul.

Le quartier populaire de Tarlabaşı n’a pas bonne presse. Mais loin de sa réputation sulfureuse, il règne dans ce quartier une ambiance particulière. On y croise Kurdes, Roms, migrants d’ici et d’ailleurs, les habitants discutent devant les échoppes, les enfants jouent dehors, le linge sèche sur des fils traversant la rue… Très vite, on aperçoit des maisons abandonnées, certaines sont brûlées, d’autres n’ont plus de fenêtres. Les bâtiments délabrés sont cachés derrière des plaques de tôle et d’imposantes affiches qui glorifient le « Nouveau Tarlabaşı ». En effet, d’ici 2017, près de 210 bâtiments historiques seront rénovés laissant la place à des appartements résidentiels, bureaux, hôtels, commerces, galeries d’art… Le maire de Beyoğlu, Ahmet Misbah Demircan, a affirmé vouloir, avec ce projet de rénovation urbaine, rivaliser avec les Champs-Élysées.

Tarlabaşı, un lieu chargé d’histoire et de transformations

A la fin du 19ème siècle, Tarlabaşı est un quartier résidentiel où diplomates côtoient levantins et travailleurs non-musulmans. En 1923, lorsque la capitale de la République de Turquie se déplace à Ankara, les diplomates quittent le quartier. Suite aux événements du 6 et 7 septembre 1955 contre la population non-musulmane d’Istanbul, les maisons de Tarlabaşı se vident à nouveau. Alors que les bâtiments commencent à se dégrader, les populations venues des campagnes pour trouver du travail et les Roms s’y installent. Ils travaillent en tant que musiciens, vendeurs de rue ou dans les restaurants. Dans les années 90, c’est le déplacement des Kurdes venus de l’Est et du Sud-Est de la Turquie qui modifie de nouveau le visage de Tarlabaşı. Aujourd’hui, les habitants de ce quartier sont majoritairement Kurdes et Roms. Des réfugiés et migrants venus de pays d’Afrique, d’Irak, d’Iran, de Syrie y ont également trouvé refuge aux côtés de travestis et de prostituées.

Yeni TarlabaşıLa pauvreté est importante dans ce quartier. Les habitants vivent dans des conditions précaires et l’accès aux services publics est fortement limité. Ils se retrouvent bien souvent livrés à eux-mêmes et cela favorise l’intensification des problèmes sociaux et de la criminalité. On assiste ainsi à une stigmatisation de toute une population, la rendant d’autant plus vulnérable. Nese Erdilek, directrice du Center for Migration Research de l’Université Bilgi d’Istanbul explique: « Les gens ont peur de ce quartier et de ses habitants. Ils disent que les habitants vivent à 150 mètres en dessous de la civilisation (…) ils ont souvent peur de ce quartier mais nous travaillons là depuis huit ans et la réalité n’est pas si dure ».

C’est dans ce contexte que le Center for Migration Research a fondé en 2006 le Community Center de Tarlabaşı. Venant en aide aux plus vulnérables, il permet aux habitants de disposer d’une assistance sociale, d’un soutien psychologique, de cours pour les enfants… Mais faute de budget, le travail de l’association est compromis. Après avoir travaillé pendant près de sept ans dans un bâtiment de 400m2, le centre a récemment dû quitter ses locaux pour s’installer dans 70m2.

Un quartier pauvre en voie de gentrification

Si le quartier populaire de Tarlabaşı a une mauvaise image auprès de nombreux stambouliotes, il ne concorde pas non plus avec l’image d’un Istanbul moderne dont rêve le gouvernement. Mais grâce à la loi 5366 sur « la régénération, la protection et le renouvellement des biens immobiliers culturels et historiques dégradés » votée en 2005, les autorités municipales de la ville ont les mains libres pour refaçonner le quartier de Tarlabaşı et expulser les habitants. Des expulsions ont déjà eu lieu, les habitants – très majoritairement locataires – sont ainsi directement menacés.

Rue de TarlabaşıUn partenariat public-privé a vu le jour en avril 2007 entre la municipalité de Beyoğlu et la compagnie de construction GAP. Bien que la loi 5366 prévoit une « négociation juste » et la « participation » des habitants au processus décisionnel, dans les faits, les habitants ont été exclus de toute négociation, leurs opinions et besoins n’ont pas été pris en compte.

Nese Erdilek explique ainsi : « Le projet de rénovation urbaine est pratiquement un projet de gentrification. Il n’a pas d’aspects sociaux et ne tient pas compte des gens qui vivent actuellement là. La réalité, c’est que les décideurs ne veulent pas voir ces gens dans les environs. Ce qu’il adviendra des habitants n’a pas d’importance pour la municipalité ou les décideurs. Ils veulent juste modifier ce quartier, en faire des centres commerciaux, des restaurants, des hôtels… »

N’ayant pas les moyens d’acheter ces nouveaux logements, les habitants se voient proposer des logements éloignés de leurs lieux de vie, de travail, de socialisation. Cela engendre une perte de repères et rend ces personnes d’autant plus vulnérables.

Ce projet de rénovation urbaine montre comment les impératifs du capital dans une économie post-industrielle génèrent de nouvelles formes de ségrégation urbaine et d’inégalités. Il paraît alors intéressant d’évoquer l’idée du « droit à la ville », proposée par Henri Lefebvre en 1968 et reprise par le géographe britannique David Harvey. Selon ce dernier : « Il est impératif de travailler à la démocratisation du droit à la ville et à la construction d’un large mouvement social pour que les dépossédés puissent reprendre le contrôle de cette ville dont ils sont exclus depuis si longtemps, et pour que puissent s’instituer de nouveaux modes de contrôle des surplus de capital qui façonnent les processus d’urbanisation ».

Claire Corrion

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