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Triple assassinat de Paris : la justice française soupçonne le MIT

Le parquet de Paris a rendu ce mois-ci un réquisitoire sans-précédent : il désigne les services de renseignement turcs, le MIT, comme potentiels responsables de l’assassinat de trois activistes kurdes à Paris le 9 janvier 2013.

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Tard dans la nuit du mercredi 9 juillet 2013, la police découvre la scène de crime : trois femmes gisent sans vie dans un appartement au 147 rue Lafayette à Paris, officiellement désigné comme le Centre d’information du Kurdistan, même si aucune plaque ne l’indique, mais officieusement connu comme le siège du Parti des travailleurs du Kurdistan (PKK) en France. A ne pas confondre donc avec l’Institut kurde de Paris, situé 50 mètres plus loin et accueillant un centre de recherche pluridisciplinaire sur la question kurde. Les trois femmes ont été tuées par balle et sont toutes des personnalités engagées de la cause kurde : Sakine Cansız est l’une des fondatrices du PKK, Fidan Doğan, aussi connue sous le nom de Rojbin, est une représentante du Congrès national du Kurdistan (KNK) basé à Bruxelles, et Leyla Söylemez est en charge des associations de jeunes kurdes. Les femmes auraient donc été assassinées par un homme, Omer Güney, à qui elles auraient ouvert la porte en toute confiance. Né en Turquie en 1982, il serait arrivé en France à l’âge de 9 ans et se serait progressivement rapproché des milieux militants kurdes à Paris, au point d’arriver à déjouer leur méfiance coutumière sans toutefois devenir un militant engagé. Il aurait servi de chauffeur à Sakine Cansız et en gage de son amitié à l’égard des victimes il s’est même rendu de son plein gré à la police le 16 janvier afin d’aider les inspecteurs de police.

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Omer Güney.

Après deux ans et demi d’enquête, les juges d’instruction du parquet de Paris viennent de prendre leur ordonnance de renvoi. Remontant au 9 juillet, cette information a été révélée dans l’édition du mercredi 22 juillet de l’hebdomadaire satirique Le Canard enchaîné. Omer Güney, rapidement devenu le principal suspect, est renvoyé devant la Cour d’Assises de Paris. Il y sera jugé pour un « triple assassinat en relation avec une entreprise terroriste », un motif défini par l’article 421-1 du code pénal qui recense les crimes et délits « ayant pour but de troubler gravement l’ordre public par l’intimidation ou la terreur ». Etant donné ce qualificatif de terrorisme, la Cour d’assises se réunira en formation spéciale et ne comptera pas de jury populaire. Si Omer Güney nie toujours les faits qui lui sont reprochés, il encourt pourtant, en vertu de l’article 421-3, la réclusion criminelle à perpétuité.

Qui a commandité ce triple assassinat ? L’ordonnance des juges d’instruction se fait plus floue sur l’identité du donneur d’ordre. Il se pourrait cependant que les services secrets turcs soient impliqués : « Il est établi qu’Omer Güney avait une activité d’espionnage avérée, qu’il a eu de nombreux contacts secrets avec un ou des individus se trouvant en Turquie », mentionne l’ordonnance des juges d’instruction qu’a pu se procurer le quotidien Le Monde. Les juges se sont alors intéressés à la préparation des assassinats : Omer Güney aurait effectué au moins trois voyages en Turquie six mois avant son passage à l’acte et y aurait contacté un « mystérieux correspondant » selon les termes de l’ordonnance. Le silence des autorités turques pour fournir l’identité du titulaire de la ligne secrète aux juges français les a conforté dans l’idée que l’appareil d’Etat pouvait être engagé.

Mais a-t-on affaire à un assassinat politique commandité depuis l’étranger par un Etat allié, membre de l’OTAN et candidat à l’Union européenne, ou plutôt à un conflit interne au sein de l’appareil d’Etat ? Cette deuxième piste semble privilégiée par les enquêteurs car les assassinats ont eu lieu alors que le gouvernement turc s’était entendu, fin 2012, avec le leader historique du PKK, Abdullah Öcalan, emprisonné sur l’île d’İmralı depuis 1999, pour lancer un processus de paix avec la guérilla kurde, baptisé « processus d’İmralı ». Les commanditaires pourraient alors être des éléments dissidents au sein des services de renseignement, visant à compromettre les négociations. En mars 2014, dans le quotidien Sabah, le Premier ministre turc avait alors accusé le mouvement Gülen de « saboter » le processus de paix : « Qui a fait ça ? Un individu de Pennsylvanie, les valets de cet individu, ses partisans. » Les juges d’instruction parisiens sont également conscient de cette possibilité de court-circuitage au sein de l’appareil d’Etat. « Il convient de préciser que les investigations n’ont pas permis d’établir si ces agents du MIT ont participé à ces faits de façon officielle, avec l’aval de leur hiérarchie, ou s’ils l’ont fait à l’insu de leur service, afin de le discréditer ou de nuire au processus de paix », mentionne ainsi l’ordonnance de renvoi. La lumière sera peut-être levée lors du procès à venir.

Jean Lannes

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