International, Politique

La Turquie change de cap face à l’Etat Islamique

Après des mois de prudence et de repli sur la question de l’Etat Islamique, la Turquie a opéré un virage soudain mardi 23 septembre en annonçant sa participation « logistique et militaire » à la coalition internationale luttant contre l’EI. Après l’ouverture de ses frontières vendredi pour laisser passer les centaines de milliers de réfugiés kurdes en provenance de Syrie et la libération des 49 otages du consulat de Mossoul samedi, la Turquie se devait de changer sa politique extérieure vis-à-vis de l’Etat Islamique. Mais cette implication soudaine dans une guerre qui frôle ses frontières peut ajouter du trouble dans ses provinces du Sud-Est déjà très animées.

Turquie

Depuis le 10 juin, la Turquie agitait la responsabilité de ses otages du consulat à Mossoul pour rester en retrait face à la coalition contre l’Etat Islamique. Ne voulant pas risquer la vie de ses compatriotes selon l’explication officielle, le gouvernement d’Ankara préférait assurer un soutien à minima vis-à-vis des frappes aériennes et de l’acheminement des armes vers les armées kurdes de Syrie et d’Irak. Cette non-intervention et cette passivité ont alimenté l’ambiguïté de la position turque, déjà ardemment critiquée pour son implication dans la crise syrienne. Dans la guerre civile qui déchire la Syrie, la Turquie a toujours privilégié un soutien aux rebelles qui luttaient contre Bachar Al-Assad. Les Unités de protection populaire (YPG), branche armée du parti kurde syrien, sont très proches du Parti des travailleurs du Kurdistan (PKK), en conflit avec Ankara depuis les années 1980. Malgré les négociations de paix entamées par le président turc, Recep Tayyip Erdoğan, Ankara n’a aucun intérêt à voir ce parti, considéré comme terroriste aux Etats-Unis et en France,  gagner en influence. Du côté de l’OTAN, on a longtemps accusé Ankara d’être en partie responsable de cette montée en puissance de l’EI, augmentant derechef l’ambiguïté de son discours envers l’Etat Islamique tout au long de l’été.

Le changement de cap

TurquieAvec la libération des otages, samedi 20 septembre, Ankara n’avait d’autres choix que de préciser sa position dans un conflit qui commençait à se répandre en Turquie, avec les milliers de réfugiés kurdes syriens. Ces otages étant le seul argument recevable pour son non-engagement alors que la coalition est menée par ses alliés de l’OTAN, la Turquie ne pouvait plus attendre si elle ne voulait pas voir les Etats-Unis et l’Europe s’impatienter. La non-intervention apparaissait aussi comme un paradoxe, après les nombreuses allocutions d’un gouvernement désireux de faire avancer le processus d’adhésion à l’Union Européenne. Attentiste en début de semaine, ne laissant transparaître aucun changement de politique, le décision est tombée mardi dans une annonce du président turc. Celui-ci a d’abord déclaré qu’Ankara apporterait “le soutien nécessaire à cette opération” avant d’ajouter à New-York, alors qu’il assistait à l’Assemblée Générale des Nations Unies, que “ce soutien pourrait être militaire ou logistique”. Jusqu’à présent, le soutien d’Ankara était purement logistique et « humanitaire », avec la mise à disposition de bases aériennes sur son sol pour les forces de la coalition, mais seulement lors de missions de reconnaissance ou d’assistance humanitaire. Avec cette déclaration Erdoğan entend sortir la Turquie de son ambiguïté et rompre tous les liens qui pouvaient la rapprocher de l’Etat Islamique, dont nombre des combattants européens transitent encore aujourd’hui par Istanbul avant d’aller lutter pour le califat auto-proclamé.

Un tournant dans une crise dont on ne voit pas le bout

Cette décision représente un tournant, non seulement pour la Turquie, mais aussi pour le conflit en général. Elle montre d’abord que la menace de l’EI est loin de s’éteindre, au contraire. La prise d’une soixantaine de villages dans le nord de la Syrie rapproche l’organisation jihadiste des frontières de la Turquie. La menace s’étend donc aux portes d’un des pays de l’Otan. D’autant plus que la frontière sud de la Turquie est extrêmement perméable du fait de la politique humanitaire du pays. Une politique humanitaire qui doit gérer une situation difficile, car avec l’accroissement des réfugiés dans la région, les tensions montent entre les locaux et les nouveaux arrivants, souvent totalement démunis et prêts à tout pour commencer une nouvelle vie. On perçoit ici les indices d’un problème plus grave que la Turquie devra gérer demain, et vers lequel elle se dirige en choisissant de s’impliquer dans la coalition. Car en plus d’affirmer le consentement d’Ankara dans l’accueil des réfugiés, cette décision pousse le gouvernement turc à combattre aux côtés du PKK, qui ne pourra que tirer profit d’une victoire de ses alliés ethniques en Syrie et en Irak.

Sonnant comme un soulagement pour certains, l’implication dans la coalition pèse lourd pour Ankara qui va devoir maintenant placer ses pions avec prudence, laissant prévoir une implication en demi-teinte. Les problèmes qu’impliquent cet engagement risquent d’ailleurs de concerner tout l’Occident à plus long terme, même si celui-ci ne semble pas encore s’en soucier. En bref, la boite de Pandore que représente cette région n’a pas fini de faire parler d’elle, quel que soit l’avenir de la lutte contre l’Etat Islamique.

Benjamin Delille

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