Politique

Turquie : retour sur un coup d’État avorté

Une partie de l’armée turque a tenté d’organiser un coup d’État, dans la nuit du 15 au 16 juillet. Le gouvernement avait repris la situation en main samedi, après une longue nuit d’incertitude. Une semaine après les faits, c’est un Président, Reccep Tayyp Erdoğan, à son paroxysme et une purge sans précédent parmi les partisans du mouvement Fetullah Gülen qui semblent être les derniers acteurs de cette soirée mouvementée.

des-stambouliotes-sur-un-pont-du-bosphore-le-16-juillet-2016-a-istanbul-apres-le-coup-d-etat-manque-en-turquie_5638529 Vendredi 15 juillet, aux alentours de 22heures, impossible de savoir pourquoi des chars et des militaires sont déployés sur les deux ponts qui enjambent le Bosphore. Vers 23heures, le rideau est levé, les putschistes ont déclaré vouloir « restaurer la liberté et la démocratie » et ont affirmé retenir en otage le chef de l’état-major, Hulusi Akar. Une nuit surréaliste débute. Ils ont également pris le contrôle, jusqu’à environ 2 heures du matin, de la chaîne publique turque de télévision, qui a diffusé un communiqué signé du « Conseil de la paix dans le pays » faisant état de la proclamation de la loi martiale et d’un couvre-feu sur l’ensemble du territoire.

Pendant ce temps, le Président Erdoğan est apparu sur la chaîne de télévision CNN-Türk dans une courte interview par le biais d’une application pour smartphone. Il a expliqué que le soulèvement avait lieu « hors de la chaîne de commandement ». Il a appelé la population à descendre « sur les places et dans les aéroports » en signe de soutien et a accusé, sans tarder, Fethullah Gülen d’être la cheville ouvrière du putsch raté. Depuis sa maison en Pennsylvanie, où il est exilé depuis 1999, le vieil imam a, quant à lui, nié toute responsabilité. Ce n’est pas la première fois qu’il doit se défendre de trahison. En janvier 2016, déjà, il avait été jugé, par contumace, pour « constitution d’une organisation terroriste » et « tentative de coup d’État ». Il était accusé d’être à l’origine d’un scandale de corruption ayant ébranlé le régime d’Erdoğan fin 2013. En somme, une bête noire pour le Président turc.

Ainsi, des dizaines de milliers de personnes, brandissant souvent des drapeaux turcs, ont bravé les militaires rebelles, grimpant sur les chars déployés dans les rues ou se rendant à l’aéroport d’Istanbul pour accueillir M. Erdoğan. Des heurts ont éclaté au cours de la nuit entre ses partisans et des militaires putschistes, à Istanbul et à Ankara.

Des explosions ont été entendues jusqu’au petit matin dans la capitale et à Istanbul. Le Parlement turc a été partiellement détruit par des tirs. À Istanbul, des chasseurs ont survolé la ville toute la nuit, larguant au moins deux bombes, à Ankara, le Parlement est assiégé. Tous les scénarios traversent les esprits, la Turquie fonce-t-elle vers une guerre civile ? Qu’adviendra-t-il lorsque le soleil sera levé ? Ce n’est plus une nouvelle journée qui débute, mais une page qui se tourne dans l’histoire d’un pays.

Tout prend fin au petit matin. Étonnement, comme si de rien n’était, vers midi, la place Taksim est vide. Seule une poignée de partisans pro-Erdoğan s’approprient la statue triomphale d’Atatürk, qui surplombe la célèbre place stambouliote. Un char, tracté par un camion, vient se positionner à l’entrée de la rue Istiklâl. Les passants se prennent en selfie devant, nous sommes loin des affrontements de la veille. Il ne s’agit plus d’une menace, mais d’une attraction. La police se prête au jeu et se laisse photographier, portée en héros. La scène a des airs d’attraction. Le char est-il en carton-pâte ? Les policiers sont-ils des acteurs ?

En fin d’après-midi, des centaines, bientôt des milliers de personnes se rassemblent entonnant ensemble des chants à la gloire de Recep Tayyip Erdoğan, et de Allah. Très vite, c’est une nuée de drapeaux qui déferlent et la place se pare de rouge tandis que le jour tombe. Rouge, une couleur qui n’est pas sans rappeler les affrontements de la veille, sur ces mêmes pavés, auparavant battus par le doute et la peur.

Un coup d’État sanglant et une purge démesurée

 Difficile d’esquiver ces chiffres qui tombent en masse, pourtant. Les affrontements ont fait 265 morts et 1.440 blessés, selon le Premier ministre turc, Binali Yıldırım. On ignore combien de civils font partie des victimes. Le bilan est provisoire.

Les autorités ont à ce jour suspendu ou placé en détention provisoire au moins 50.000 soldats, policiers, juges, fonctionnaires et enseignants partisans du mouvement Fethullah Gülen.  9.322 militaires, magistrats et policiers sont visés par des procédures pénales. Devant l’étendue de la purge, le secrétaire d’État américain, John Kerry, a appelé « le gouvernement de Turquie à respecter les institutions démocratiques de la nation et l’État de droit ». Les chiffres ne cessent de croître.

Un Président renforcé

La tentative de coup d’État intervient dans un contexte politique extrêmement tendu en Turquie, sur fond de guerre dans le sud-est kurde du pays et de menace djihadiste. Dans un pays où la polarisation politique est très forte, les trois partis d’opposition représentés au parlement ont condamné le coup d’État : le Parti du mouvement national (MHP), un parti ultranationaliste, le Parti républicain du peuple (CHP), kémaliste, et enfin le Parti démocratique du peuple, pro-kurde. L’échec de la tentative de coup d’État pourrait donc renforcer encore l’AKP… et Recep Tayyip Erdoğan, évidemment.

Manifestement, les milliers de personnes rassemblés place Taksim au lendemain du coup d’État, les nombreux drapeaux et le déferlement de joie peuvent en témoigner. Ce putsch, bien qu’imprévu, est bel et bien une aubaine dans le politique intérieur du Président Erdoğan…

Guillaume Almalech-Asmanoff.

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *