Politique

Turquie et Union européenne : quel avenir commun ?

En 2004, le Conseil européen décide d’ouvrir les négociations en vue de l’adhésion de la Turquie à l’Union européenne (UE). A cette époque, près de 70% des Turcs sont favorables à l’adhésion. Dix ans plus tard, alors que l’Union européenne est empêtrée dans une crise économique et politique, l’intérêt des Turcs pour l’UE a clairement décliné. Un avenir commun est-il encore envisageable ? Afin de mieux comprendre une organisation unique (l’UE) en constante évolution et tenter d’en savoir plus sur son avenir avec la Turquie, « Aujourd’hui la Turquie » est allé à la rencontre de chercheurs, professeurs et journalistes.

L’Union européenne, une organisation unique qui fait face à des difficultés

Ayhan Kaya

Ayhan Kaya

Depuis la déclaration de Robert Schuman du 9 mai 1950 proposant de placer l’ensemble de la production franco-allemande du charbon et de l’acier sous une Haute Autorité commune, le modèle communautaire n’a cessé d’évoluer. Regroupant aujourd’hui vingt-huit États membres, l’Union européenne, véritable « objet politique non identifié », s’édifie sur le modèle de la création continue, sans que l’on sache quelle forme institutionnelle sera finalement adoptée.

Sinan Ülgen, ancien diplomate, politologue, directeur du think tank Center for Economics and Foreign Policy studies d’Istanbul, qualifie l’UE de succès très net : « Il s’agit d’un modèle unique d’intégration économique et politique qui a su apporter non seulement la paix mais aussi la prospérité économique, d’abord au sein de son noyau dur et ensuite à travers tout le continent européen ». Hakan Yilmaz, Professeur au Département de science politique et de relations internationales de l’Université Boğaziçi à Istanbul, évoque quant à lui une « institution qui donne la priorité aux valeurs et normes démocratiques et aux droits de l’Homme ». Barçin Yinanç, analyste au quotidien turc Hürriyet Daily News évoque également l’importance de la dissémination des valeurs démocratiques ainsi que la transparence et la responsabilité.

Sinan Ülgen

Sinan Ülgen

Mais depuis quelques années, et cela s’est renforcé avec la crise économique de 2009, l’UE a montré ses faiblesses. Selon Ayhan Kaya, directeur de l’Institut européen de l’université Bilgi, « Malheureusement les forces nationalistes et conservatrices ont décidé au milieu des années 2000 que l’UE ne devait pas devenir une force politique et économique globale. L’UE paye encore pour ce genre de mauvaise décision ». Concernant la crise que rencontre l’UE, il explique : « La crise de l’UE est en fait la crise des États membres individuels et des institutions politiques traditionnelles qui ont souvent mis le blâme sur l’Union européenne pour les maux qu’ils ont eux même causé. C’est la raison pour laquelle les dirigeants populistes et charismatiques gagnent du terrain dans les démocraties européennes ». Hakan Yilmaz souligne quant à lui la faiblesse de l’Union et son mécanisme de prise de décision : « Lorsqu’il s’agit de questions cruciales, l’UE est très immobile, pas en mesure d’agir. Cela a été le cas pour les printemps arabes ». Il évoque également une Europe qui perd son attractivité, ce qui favorise la montée du populisme et de l’euroscepticisme : « Les populistes d’extrême droite qui sont connus pour leurs positions anti-immigrants, anti-UE, anti-minorités, vont accroître leur nombre de sièges au Parlement européen lors des élections européennes de mai ». Mais d’après Ayhan Kaya, l’UE est encore une grande puissance économique qui dispose d’une capacité de relance, pour cela « Elle doit devenir une Union plus unie, plus approfondie et plus cohérente ». Il ajoute que pour résoudre la crise politique et économique, « Il faut mettre fin aux mesures d’austérité, instaurer une politique keynésienne de plein emploi et renforcer l’Europe sociale ».

L’Europe souffre clairement d’un « déficit politique » qui renvoie à un « déficit de sens ». Pour y remédier, la chancelière allemande Angela Merkel s’est dite prête à œuvrer pour faire avancer l’Europe vers une « Union politique », quitte à accepter l’idée d’une Europe à deux vitesses si certains pays bloquent.

Vers une Europe à deux vitesses ?

Ali Sirmen

Ali Sirmen

Selon Sinan Ülgen : « Après la crise de l’euro, l’Europe va se diriger vers un autre modèle de construction, on parle d’Europe à géométrie variable, de cercles concentriques ». Cela ouvrirait une nouvelle voie à l’adhésion de la Turquie à l’UE. Hakan Yilmaz abonde dans ce sens en évoquant une Europe découpée en deux sphères d’influence : « Je pense qu’il y aurait, ce que l’on peut appeler une sphère allemande (…). Autour de l’Allemagne, il y aurait la France, la Pologne, l’Europe de l’Est et à l’extérieur de cette sphère, il y aurait certainement le Royaume-Uni, les pays scandinaves et peut-être les pays baltes. Dans une partie de cette deuxième sphère, il pourrait y avoir la Turquie ou l’Ukraine ». Il précise : « Je pense que cette deuxième sphère serait liée à l’UE en matière de politique étrangère, de politique économique, de marché commun, mais elle serait laissée en dehors de la zone euro et des questions financières ». Selon Hakan Yilmaz, si l’UE évolue vers une Europe à géométrie variable, « Il n’y a aucune raison pour que la Turquie n’en fasse pas partie ». Et selon lui, cela pourrait se faire dans cinq à dix ans.

Après plus de cinquante ans d’attente, des négociations qui patinent

Gül Günver Turan

Gül Günver Turan

Selon Ali Sirmen, journaliste politique à Cumhuriyet, en 2004, l’ouverture des négociations en vue de l’adhésion de la Turquie à l’UE n’était qu’une illusion : « À l’époque, ni l’Europe ni monsieur Tayyip Erdoğan n’ont donné le feu vert à l’adhésion de la Turquie à l’Europe. Le seul but d’Erdoğan était d’avoir le processus de négociation, cela lui suffisait car avec cela il pouvait avoir l’image d’un homme d’État qui veut amener la Turquie vers l’Europe. L’Europe voulait quant à elle tenir la Turquie dans sa sphère d’influence ». Il ajoute : « Même avec une Europe à deux vitesses, est-ce que la Turquie peut accéder à cette Europe ? Dans les conditions actuelles, dans la pratique actuelle de la démocratie turque, cela paraît impossible ». Ayhan Kaya explique également : « Il n’y a pas de volonté politique forte en Turquie en ce moment concernant la pleine adhésion. Être membre de l’UE signifie pour un État être responsable et transparent, être démocrate, faire primer le droit et la séparation des pouvoirs. Malheureusement, le gouvernement turc n’est pas vraiment en conformité avec ces principes européens ». Gül Günver Turan, doyenne de la Faculté des Sciences Appliquées Okan d’Istanbul et présidente du Mouvement Européen de Turquie, regrette ainsi que la plupart des chapitres de négociations qui ont été ouverts concernent principalement les questions économiques. Selon elle, il aurait fallu commencer par ouvrir le chapitre 23 sur le système judiciaire et les droits fondamentaux et le chapitre 24 sur la justice, la liberté et la sécurité : « Cela aurait forcé les gouvernements au pouvoir à établir l’impartialité, l’intégrité et des normes plus élevées d’arbitrage par les tribunaux, permettant ainsi de préserver la règle de droit. D’autre part, cela aurait assuré les droits fondamentaux tels qu’ils sont garantis par l’acquis communautaire (socle commun de droits et d’obligations qui lie l’ensemble des États membres au titre de l’UE, ndlr) et par la Charte des droits fondamentaux ». Concernant les négociations, Hakan Yilmaz tient à souligner le fait que « le gèle des négociations ne date pas d’il y a six mois, mais il a commencé il y a sept ans, alors que la Turquie n’avait pas ces problèmes ».

Barçin Yinanç

Barçin Yinanç

D’après lui, si les négociations ont été gelées, c’est bien un choix de l’UE et non pas un choix de la Turquie. Gül Günver Turan explique que du côté européen, plusieurs facteurs ralentissent le processus d’adhésion de la Turquie à l’UE. « La crise entre la Turquie et Chypre et les mésententes entre la Turquie et la Grèce sont des excuses mises en avant la plupart du temps ». Mais selon elle, ces événements cachent d’autres raisons politiques : « L’UE est vue par certains États membres et certains groupes en Turquie comme un club chrétien qui aura complété son élargissement quand tous les pays des Balkans, regroupant catholiques, protestants et orthodoxes, seront devenus membres ». Elle ajoute : « Ces groupes sont et resteront sceptiques sur le fait d’avoir un pays à dominante musulmane parmi eux ». Barçin Yinanç évoque également le blocage mental influencé par le fait que la Turquie soit un pays musulman : « Les gens ont du mal à imaginer qu’un pays musulman puisse avoir les mêmes valeurs et la même situation que les membres de l’UE ». Au delà de la question culturelle et religieuse, la journaliste mentionne la grandeur de la Turquie : « Si la Turquie devient membre de l’Union son poids sera égal à celui de l’Allemagne et la France (…). Les membres de l’UE ne veulent pas voir un pays comme la Turquie intervenir sur différents sujets ».

Hakan Yilmaz

Hakan Yilmaz

C’est ainsi que depuis 2004, l’intérêt des Turcs pour l’UE a clairement décliné, et cela apparaît normal aux vues des nombreuses couleuvres européennes avalées par les Turcs. Barçin Yinanç explique ainsi, « Si vous entendez des hommes d’État dire que la Turquie n’a pas sa place dans l’Europe (Nicolas Sarkozy s’était clairement exprimé contre l’entrée de la Turquie dans l’UE, ndlr), si ces messages sont répétés par d’autres hommes politiques et que tout ce que vous entendez de l’Europe c’est qu’elle ne veut pas de la Turquie, ce n’est pas une surprise de voir que l’opinion turque ne soit pas favorable ». Mais la journaliste ajoute que cela est conjoncturel et que « les Turcs savent très bien qu’être membre de l’Union, c’est faire part de la modernité ». Ainsi, d’après elle, « Le désir d’être membre de l’UE peut resurgir très vite ». D’après Hakan Yilmaz, « Il y a de l’espoir parce que la Turquie et l’UE sont faites l’une pour l’autre ». Il ajoute : « L’UE ne peut pas se permettre de perdre la Turquie et c’est aussi vrai, et encore plus vrai pour la Turquie qui ne peut pas vivre sans l’Europe ». Selon lui, une chose permettrait d’accélérer l’intégration de la Turquie : « Le fait, pour les citoyens turcs de pouvoir voyager vers l’Europe sans visas ». Du côté de la Turquie, Gül Günver Turan explique : « Sur le long terme, la Turquie doit décider une fois pour toute si elle veut faire socialement et politiquement partie de l’Europe ». Elle ajoute : « Les atteintes à la liberté de la presse, aux droits politiques et aux libertés civiles ne peuvent plus être acceptées ».

Claire Corrion

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