Culture, Découverte, Société

Un autre Istanbul

Comme lors de toutes les rentrées littéraires, plusieurs livres ont atterri sur mon bureau. J’aimerais vous présenter quatre de ces livres qui racontent Istanbul.

Le premier parle d’un quartier dont on entend beaucoup parler depuis l’ouverture du tunnel de Marmaray qui relie les deux rives d’Istanbul. L’un de ses arrêts principaux est Ayrılık Çeşmesi où les sultans ottomans, qui ont organisé une expédition vers l’est après la période de Mehmet le Conquérant, ont achevé leurs derniers préparatifs et où les troupes se sont rassemblées. Actuellement, il ne reste de ce lieu historique qu’une petite fontaine restaurée.

Les trois autres livres qui parlent d’Istanbul avec vingt ans d’écart sont de Francis Marion-Crawford et d’Alexis Gritchenko.

L’une des particularités communes de ces quatre livres est qu’ils ont été publiés par un éditeur privé. Les trois premiers sont issus des éditions de deux grandes banques, tandis que le quatrième a été publié par une fondation qui est en relation directe avec l’un des premiers groupes économiques de Turquie.

Ayrılık Çeşmesi Sokağı, Selçuk Altun 

Nos lecteurs connaissent bien Selçuk Altun. Lors d’une interview que nous avions réalisée avec lui à l’occasion de la publication en France de son roman Le Sultan de Byzance, en 2013, il avait déclaré : « J’ai travaillé dix-huit ans pour la banque Yapı Kredi. Parmi les principales raisons pour lesquelles j’y suis resté, il y avait mon poste de vice-président puis celui de président de YKY (Yapı Kredi Publications). Sous ma direction, cette compagnie est devenue le leader de l’industrie de l’édition, en qualité comme en quantité. Cependant, j’avais un autre projet en tête : écrire un roman et le publier avant mes 50 ans ; une histoire d’amour entre une jeune fille juive et un jeune musulman. Ce roman s’appelait Loneliness Comes From The Road You Go Down (La solitude vient de la route que tu empruntes). »

Ziya Adlan revient de Genève, où il est universitaire depuis quarante ans, et se réfugie dans son manoir négligé de la rue Ayrılık Çeşmesi. Cet homme mystérieux de la dynastie ottomane est malade. 

Artvin est un doctorant dont la plus grande passion est de jouer du saxophone. Mais un événement va bouleverser sa vie : un inconnu lui sectionne deux doigts de sa main gauche. Dès lors, Artvin a pour nouvelle mission de tenir compagnie à Ziya Bey.

Nous sommes conviés dans l’atmosphère humoristique et mystérieuse des romans de Selçuk Altun tels que nous les connaissons, avec pour témoin une fontaine ottomane aveugle. En nous rapprochant du grand secret des deux personnages principaux du roman, nous découvrons de nombreuses informations sur des événements et des personnes historiques, ou encore à propos d’œuvres d’art. C’est la vie, avec des histoires parallèles passionnantes, qui est habilement véhiculée.

1890’larda İstanbul, Francis Marion-Crawford

Istanbul était un endroit que de nombreux intellectuels occidentaux se sont sentis obligés de visiter depuis le milieu du XIXe siècle. Parmi ces visiteurs, ceux qui pouvaient tenir un stylo auraient certainement écrit un livre de voyage sur l’histoire de la Rome orientale et sur le harem dans lequel ils ne pourraient jamais entrer.

Cependant, Francis Marion-Crawford, un poète et écrivain américain qui a embrassé cette ville, a décrit avec soin un Istanbul et des Stambouliotes complètement différents. Il expose de nombreux éléments de cette ville, des maisons à la vie dans les rues, des habitudes alimentaires aux modes de consommation dans le Grand Bazar, en passant par les déceptions à Atpazarı… Crawford, un érudit de la littérature qui a acquis une notoriété qu’il méritait de son vivant, présente Istanbul à travers les générations avec le détail de sa propre puissance d’observation, mais aussi avec des dessins de son ami Edwin Lord Weeks, qui ne sont pas connus dans notre pays.

Francis Marion-Crawford (1854-1909) est né en Italie dans une riche famille de Boston. Après ses études aux États-Unis, il retourna à Rome en 1869. Il portait un grand intérêt pour les langues et les cultures étrangères. Il pouvait facilement parler et écrire près de 20 langues, dont le turc. Sa vie a changé en Inde, où il s’était rendu pour poursuivre ses études de sanskrit. Il a dû travailler comme rédacteur en chef d’un journal pour gagner sa vie. Cependant, le roman qu’il a écrit en se basant sur les personnes qu’il connaissait et les histoires qu’il a écoutées pendant cette période a marqué un tournant dans sa carrière. Il a été rapidement reconnu et largement lu aux États-Unis. Il s’est marié en 1884 à Istanbul où il a vécu pendant un an. Par la suite, il a visité Istanbul à plusieurs reprises jusqu’au milieu des années 1890. Il a amené les familles siciliennes et la mafia dans la littérature pour la première fois avec quatre romans. Avec près de 40 romans ainsi que des livres d’histoire et de voyages, il a gagné une petite fortune. 

İstanbul’da İki Yıl 1919-1921 / Bir Ressamın Günlüğü, Alexis Gritchenko

Le peintre, critique d’art et écrivain Alexis Gritchenko (1883–1977) s’est impliqué dans les mouvements d’art moderne alors qu’il vivait à Moscou ; il a participé à des expositions avec des artistes d’avant-garde, dont Wassily Kandinsky, Kazimir Malevich et Vladimir Tatlin.Également théoricien du mouvement dynamocolor influencé par le cubisme et le futurisme, il a également publié des livres en tant qu’expert des anciennes icônes russes.

D’origine ukrainienne et admirateur de l’art byzantin, Alexis Gritchenko a passé deux ans à Istanbul après avoir fui la révolution russe et la guerre civile qui a suivi. Entre décembre 1919 et mars 1921, il a minutieusement dépeint les édifices religieux ottomans et les rues d’Istanbul. Il a regardé la mer depuis le Vieux Pont. Il admirait Suriçi et détestait Pera. Il a rencontré des peintres comme İbrahim Çallı et les soldats des forces d’occupation. Il a goûté à l’amour à Büyükada, mais surtout, il a naturellement retranscrit dans son carnet la colère d’un artiste talentueux, mais sans le sou.

19 janvier – « Cela fait longtemps que je n’ai pas écrit dans mon journal. Ma blessure ne guérit pas à cause du froid et de la saleté. Cela bloque complètement mon travail et perce ma dépression physique avec une douleur vive. J’ai erré sous la pluie toute la journée. Dans le bazar, à côté du pont, je me suis attardé dans la cour de la mosquée Yeni, qui se dressait comme un garde à l’entrée de Suriçi Istanbul. Tout comme la tour Sukhareva à Moscou. »

İstanbulda İki Yıl. Publié dans le cadre de l’exposition « Alexis Gritchenko – Années d’Istanbul », du 7 février au 10 mai 2020 à Beyoğlu, Meşher.

Dans ce contexte, le dernier livre que je voudrais citer est İstanbul Yılları (les années d’Istanbul), publié par la Fondation Vehbi Koç. On ne peut passer à côté de cette rentrée littéraire sans évoquer ce livre dans lequel plus de 150 œuvres de l’artiste sont cataloguées.

Dr. Hüseyin Latif, directeur de publication

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