Politique, Société

Un journaliste de Milliyet congédié pour ses propos controversés sur l’attentat de Suruç

En une de tous les journaux du pays, l’attentat de Suruç qui a coûté la vie à 32 personnes et fait plus d’une centaine de blessés, le 20 juillet dernier, a fait couler beaucoup d’encre. Les coupables présumés ? Le groupe État islamique, installé à la frontière turco-syrienne. Pourtant, sur fond de tensions politiques et de manifestations anti-gouvernementales, un « coupable de l’ombre » est de plus en plus pointé du doigt : le Parti de la justice et du développement et le président Recep Tayyip Erdoğan. Après un tweet controversé sur la politique ambiguë de l’AKP vis à vis du groupe État islamique, le journaliste Kadri Gürsel s’est vu démettre de ses fonctions.

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Le journal Milliyet (la Nation) a congédié son journaliste Kadri Gürsel pour la critique qu’il a émis contre le gouvernement turc après l’explosion de Suruç, intervenu lundi dernier. Un licenciement dont la décision a été publiée sur le site officiel du journal, signée par le management des ressources humaines. Le journaliste avait dénoncé sur les réseaux sociaux l’hypocrisie des responsables internationaux qui sont venus apporter leurs condoléances au chef d’état responsable selon lui, de la présence du terrorisme en Turquie.

« Il est honteux que des responsables étrangers appellent la personne qui est la principale responsable du terrorisme de l’État islamique en Turquie pour lui présenter des condoléances après l’attentat de Suruç », a-t-il écrit sur son compte Twitter, mercredi dernier.

tweetLe message, re-tweeté plus de 3600 fois, a été jugé inacceptable par le journal Milliyet dont Kadri Gürsel était journaliste depuis 2007. Annoncée dans la presse turque ce jeudi, une courte déclaration de la direction a expliqué sa décision : « Nous avons arrêté notre collaboration avec M. Kadri Gürsel à compter du 22 juillet 2015 à cause de ses positions qui affectent notre environnement de travail. Gürsel n’est pas conforme à notre code de conduite et il est en opposition avec nos responsabilités et notre perception de la publication ».

Du côté d’une frange de l’opposition, on accuse le gouvernement de fermer les yeux, voire de venir en aide aux actions du groupe État islamique qui combat actuellement les forces kurdes au nord de la Syrie. Une accusation démentie par Ankara, mais qui fait écho à une affaire similaire. En mai dernier, le l’actuel président avait porté plainte contre le rédacteur en chef du Cumhuriyet, Can Dündar, pour la publication de photographies en janvier 2014 d’un convoi chargé d’armes à destination de la Syrie et appartenant au MIT, les services de renseignement.

Kadri Gürsel, une longue carrière journalistique

Né en 1961, à Istanbul, Kadri Gürsel était journaliste depuis 2007 à Milliyet. Une carrière qu’il a débuté en 1986, en travaillant pour plusieurs journaux, y compris celui de l’opposition : Cumhuriyet. Ses principaux terrains d’études se sont portés sur la politique étrangère turque, les affaires internationales, la « question kurde », ainsi que l’impact régional et national de l’islam politique au sein de la sphère étatique. Entre 1993 et 1997, Kadri Gürsel travaillait également avec l’Agence France-Presse en tant que correspondant à Istanbul.

Durant cette période, il est kidnappé en 1995 par le Parti des travailleurs du Kurdistan (PKK), considéré par la Turquie et l’Europe comme une organisation terroriste. Ces 26 jours de détention à travers les montagnes du sud-est du pays lui permettent de narrer ces aventures dans un livre intitulé Dağdakiler (Ceux des montagnes), publié en 1996. Un livre contenant des observations et des analyses sur la vie quotidienne des guérilleros du PKK, de la lutte armée et de leur état d’esprit.

Kadri Gürsel est également président du Comité national turc de l’Institut international de la presse ; une presse turque qui est de plus en plus pointée du doigt par la communauté internationale. Dans le dernier classement mondial de la liberté de la presse de l’ONG Reporters sans frontières (2014), la Turquie pointe à la 154ème place sur un total de 180 pays.

Florie Cotenceau

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