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Un nouveau bourbier libyen ?

Cela fait des mois maintenant qu’une nouvelle guerre se prépare en Libye, cinq ans après la première intervention militaire sous mandat onusien qui avait délogé le Général Mouammar Kadhafi, mais aussi plongé le pays dans une guerre civile qui perdure aujourd’hui. La présence de forces françaises sur le sol libyen n’est plus qu’un secret de polichinelle et les États-Unis ne se cachent pas d’avoir mené, à plusieurs reprises, des frappes aériennes depuis 2015. Pourtant, une nouvelle étape a été franchie quand, le 1er août, les autorités libyennes à Tripoli ont demandé à Washington d’intervenir officiellement. Les forces occidentales ont elles appris et retenu les leçons du passé ou cette nouvelle ingérence est-elle vouée à être un nouveau désastre ?
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Après la Syrie et l’Irak, nous assistons depuis le début du mois d’août à l’ouverture d’un nouveau front contre l’organisation terroriste Daech. Le 1er août, le Premier ministre du gouvernement d’Union nationale libyen a en effet annoncé que des frappes aériennes seraient menées par les États-Unis dans ce qui est devenu, depuis juin 2015, le nouveau bastion de Daech: Syrte ; opérations qui ont été autorisées par le Congrès américain et qui se déroulent depuis. La raison officielle de cette intervention invoquée par les forces occidentales est de contrer cette organisation dont les rangs enflent en Libye. Car, si le ministre de la Défense français, Jean-Yves le Drian, stipulait déjà au début de l’année qu’une nouvelle guerre était « inévitable » en Libye pour contrer Daech, c’est bien cet argument qui est aujourd’hui martelé pour justifier la reprise des bombardements dans ce pays. Le porte-parole du Pentagone a en effet annoncé que l’opération s’inscrivait dans l’objectif d’ « éradiquer Daech partout où il se manifeste, et aussi longtemps que le gouvernement libyen le souhaitera ».

Il est vrai qu’actuellement, selon l’ONU, il y aurait environ 6.000 à 7.000 combattants de Daech sur le territoire libyen où Syrte, ville hautement symbolique, est devenue le nouveau fief de « l’émirat occidental » d’ al-Baghdadi, l’émir de l’organisation djihadiste. Les enjeux pour les Occidentaux sont colossaux. Avec l’installation de Daech sur les côtes libyennes qui sont à moins de 1.000 km de Rome, c’est le spectre de nouvelles attaques terroristes sur le sol européen qui est activé, mais aussi le risque de voir davantage de réfugiés arriver sur nos côtes alors que l’île italienne de Lampedusa se trouve seulement à 350 km de la zone contrôlée par les djihadistes. Les enjeux sécuritaires et politiques sont donc énormes. L’argent n’est pas non plus absent du calcul stratégique occidental, Daech s’étendant désormais vers l’est – soit dans une zone riche en gisements pétroliers et gaziers – et contrôle déjà des zones riches en hydrocarbures, notamment à Syrte, comme le souligne Kader Abderrahim, chercheur à l’IRIS.

Mais, remettons les choses en perspective. C’est notre intervention en Syrie et en Irak qui a poussé dès 2014 les combattants de Daech à se retrancher dans cette nouvelle terre de djihad qu’est devenue la Libye. C’est également la récente décision des autorités libyennes et américaines qui risque maintenant de les pousser davantage vers le sud – une évolution déjà bien entamée – et de se frayer un chemin vers l’Afrique de l’ouest où elle pourrait rejoindre Boko-Haram qui y sème déjà la terreur. Cette initiative pourrait aussi pousser ces djihadistes à trouver d’autres sanctuaires dans les pays voisins du Moyen-Orient et du Sahel. Dès lors, notre stratégie, au lieu de couper l’herbe sous le pied à la violence et aux attentats, pourrait bien se retourner contre nous et nourrir la barbarie en Afrique.

N’oublions pas non plus que si Daech a pu s’implanter dans ce pays, c’est bien à cause de notre échec dans la gestion post-intervention de 2011. En effet, depuis, le pays vit un conflit civil sans précédent où l’absence d’État a fait le bonheur de l’organisation. En outre, cette nouvelle intervention pourrait tout bonnement déboucher sur une nouvelle guerre civile, le pays étant fractionné et divisé localement selon les factions, les tribus et les milices. L’opération est d’ailleurs déjà considérée par certains comme une nouvelle ingérence occidentale ; sentiment qui risque d’engendrer de vives tensions au sein de cet État on ne peut plus fragilisé, mais pourrait aussi provoquer l’échec de l’opération par manque de soutien. Car, si c’est le gouvernement d’Union nationale qui a demandé l’intervention américaine, sa légitimité est on ne peut plus contestée. Ainsi, comme l’indique de nouveau Kader Abderrahim, l’intervention ne résoudra pas le problème politique en Libye qui est la source de l’émergence de Deach dans cet État : «  La stratégie militaire doit s’accompagner d’un processus politique » ; processus qui n’est pas à l’ordre du jour et qui va, cela va sans dire, creuser les tensions politiques qui sont déjà extrêmes et engendrer de nouvelles divisions pour le plus grand bonheur des extrémistes.

Force est de constater que les décideurs politiques occidentaux n’ont toujours pas appris de leurs erreurs et que personne ne s’en soucie. C’est aujourd’hui le scénario de 2011 et l’actuelle situation en Syrie qui sont sur le point de se reproduire.

Camille Saulas.

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