Politique

Un vent de colère gronde lors des funérailles de soldats

Depuis plusieurs jours des réactions antigouvernementales se font entendre lors des funérailles de soldats morts dans des affrontements avec la guérilla du PKK dans le sud-est du pays. Ce dimanche, c’est même un officier supérieur de la gendarmerie qui s’est mis en colère alors qu’il enterrait son frère cadet, officier subalterne décédé vendredi dernier. Des réactions parfois très virulentes qui circulent abondamment sur les réseaux sociaux et font l’objet d’une contre-offensive des internautes proches des autorités.

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Sa photo est à la une de nombreux quotidiens ce lundi matin. Mehmet Alkan porte son uniforme de lieutenant-colonel de la gendarmerie et s’appuie péniblement sur un cercueil recouvert du drapeau turc. C’est celui de son frère, Ali Alkan, jeune capitaine de 32 ans mort vendredi dernier dans la province de Şırnak, suite à l’attaque au lance-roquettes de sa caserne par des militants du Parti des travailleurs du Kurdistan (PKK). Mais contrairement à la réserve qui contraint habituellement les militaires au silence, le lieutenant-colonel Alkan s’emporte et pointe son doigt vers les caméras. À travers elles, il désigne le gouvernement.

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 « Qui est le véritable criminel  ? Qui est le vrai responsable ? » questionne-t-il avant de donner sa réponse sous la forme d’une question rhétorique « Pourquoi ceux qui appelaient hier à un « processus de paix », demandent aujourd’hui de faire une guerre sans fin ? ». Bousculé par la foule qui se presse autour de lui, il en perd son képi. Mais lancé dans sa diatribe antigouvernementale, Mehmet Alkan n’a que faire du protocole et de son devoir de réserve.

À ses côtés, un autre grand frère du capitaine décédé Ali Alkan prend alors directement à partie les deux représentants du parti au pouvoir, les députés AKP Suat Önal et Mücahit Durmuşoğlu, venus se recueillir au nom de l’exécutif sur les cercueils des soldats, que l’on appelle des « martyrs » en Turquie, héritage des temps où l’État ottoman incarnait également le pouvoir califal, une tradition que la laïcité a épargné lors de l’instauration de la république. Il a même désigné ces représentants du gouvernement de « çapulcu » (voyou), un terme utilisé par Recep Tayyip Erdoğan lorsqu’il était Premier ministre pour désigner les manifestants du parc Gezi. « Je ne veux pas rester me recueillir avec ces « voyous » » a-t-il lancé à la foule. Une foule de 15 000 personnes, selon le quotidien Milliyet, venue accompagner le cortège funéraire dans la ville d’Osmaniye, où six cérémonies officielles ont déjà eu lieu pour d’autres militaires.

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Des moments de recueillement qui depuis quelques jours se transforment en fronde contre la politique du gouvernement, à qui ils reprochent de jeter le pays dans une guerre dont ils ne comprennent pas l’objectif et ne voient pas la fin. Pire, ils ont la sensation que les autorités n’ont pas conscience de leur souffrance, faisant référence au mot terrible du ministre de l’Énergie Taner Yıldız qui avait déclaré le 19 août : « mon but est de mourir en martyr ». Le lieutenant-colonel endeuillé Mehmet Alkan lui a répondu dimanche dernier : « Ne me dites pas que vous aimeriez tomber en martyr alors que vous êtes protégés par 30 gardes du corps et que vous vous déplacez dans un véhicule blindé ».

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Les gardes du corps du ministre de la Santé ont d’ailleurs eu quelques frayeurs vendredi dernier. Mehmet Müezzinoğlu était à Bursa pour une cérémonie funéraire mais fut accueilli par des sifflets. Chahuté par plusieurs individus et par peur que ça ne dégénère dans une foule de 5 000 personnes, les hommes chargés de la sécurité du ministre ont préféré le mettre à l’abri dans les locaux de la municipalité.

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Les propos du lieutenant-colonel Alkan ont été relayés sur les réseaux sociaux, mais ils ont aussi fait l’objet d’une contre-offensive par les internautes proches du pouvoir, ceux que l’on surnomme en Turquie les « Ak troller », c’est-à-dire « les trolleurs blancs » ou « trolleurs de l’AKP » en bon français…

L’un d’eux, Ömer Turan, s’est fendu d’un tweet véhément : « Officier, quitte l’uniforme de notre grande armée et présente toi aux prochaines élections anticipées avec le HDP ». Tandis qu’un autre, Attila Diş, a rappelé au militaire la réalité de son métier : « La réaction du grand frère du soldat mort n’est pas digne de son uniforme. Tu as reçu une éducation pour tomber en martyr lorsqu’il le faudra ».

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« La Turquie ne parle que de lui » titre ce mardi matin le quotidien de référence Cumhuriyet. La sortie de ce lieutenant-colonel de la gendarmerie, endeuillé par la mort de son frère cadet, nourrit plus que jamais le débat sur l’issue de cette nouvelle guerre entre les autorités et la guérilla du PKK.

Jean Lannes

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