Culture, Société

Une nation aux multiples visages

Dans la grande majorité des pays, il est facile de reconnaître l’habitant local de par des critères purement physiques. Ceux qui ont effectué un séjour en Turquie vous diront que ce n’est nullement le cas dans ce pays à la croisée des continents. Là où on pourrait s’imaginer que le Turc typique a la peau mate, les cheveux noirs et les yeux foncés accompagnés de sourcils fournis, on s’aperçoit vite que ces clichés ne parviennent pas à cerner la mosaïque ethnico-culturelle turque à sa juste valeur.4174217469_23fcce3af3_z

Perdez-vous dans les dédales de Dublin, et vous croiserez sûrement une sympathique Keira O’Connor aux yeux verts et à la crinière rousse pour vous aider à retrouver la Guinness Storehouse. La même chose se produirait sans doute à Saint-Pétersbourg, sauf que cette fois, vous vous dirigiez vers un aimable Vladislav Ivanov à la mâchoire carré et aux yeux bleus qui vous indiquera dans un anglais très approximatif le chemin du musée de l’Hermitage.

Dans la grande majorité des pays, il est facile de reconnaître l’habitant local de par des critères purement physiques. Ceux qui ont effectué un séjour en Turquie vous diront que ce n’est nullement le cas dans ce pays à la croisée des continents. Là où on pourrait s’imaginer que le Turc typique a la peau mate, les cheveux noirs et les yeux foncés accompagnés de sourcils fournis, on s’aperçoit vite que ces clichés ne parviennent pas à cerner la mosaïque ethnico-culturelle turque à sa juste valeur.

D’ailleurs, le caractère polyculturel du peuple turc pourrait faire pâlir certains pays comme les États-Unis et son mythe du melting pot ou encore la France et sa phobie du communautarisme. En effet, pour ces pays dits d’immigration, la rhétorique du multiculturalisme s’essouffle à fur et à mesure que les communautés ne se mélangent pas, mais se divisent.

Ainsi, aux États-Unis, bien qu’ils partagent le même passeport, tous les citoyens ne se disent pas Américains de la même façon. Entre les afro-américains, les latinos et les asio-américains, le vocabulaire même par lequel se définissent les communautés ethniques est un témoignage d’une division importante au sein de la nation américaine.

Pour prendre l’exemple français, il convient de rappeler le documentaire Les Français, c’est les autres qui avait fait couler beaucoup d’encre lors de sa diffusion en février dernier. Ce-dernier témoignait d’une réalité troublante : dans les banlieues françaises, les jeunes issus de la 2e, ou de la 3e génération d’immigration ne se sentent pas Français puisque, comme le dit une lycéenne : « Pour être français, il faut être blanc. » Dans un pays où un enfant sur cinq a au moins un parent étranger, cette impasse identitaire est particulièrement inquiétante puisqu’elle s’oppose au concept de fraternité en plus de d’ébranler l’appartenance civique à la nation, pourtant deux idéaux républicains.

Revenons à la Turquie. Si c’est la laïcité qui lui a taillé une place parmi les États modernes de ce monde, on néglige trop souvent de saluer la modernité et l’universalité de la citoyenneté turque, même si celle-ci ravirait Ernest Renan et son modèle contractuel de la nation.

En effet, composée de plusieurs dizaines de peuples ethniques et religieux parmi lesquels les Alevis, les Kurdes, les Bosniaques ou les Lazes, la force de la nationalité turque comme elle a été pensée à la naissance de la République s’inscrit dans son appartenance à la nation selon des critères objectifs hormis l’ethnicité ou la religion.

C’est d’ailleurs en 1839, avec le traité de Gülhane, qu’un premier désir de donner une citoyenneté égale aux Ottomans, sans distinction religieuse, a été concrétisé par Abdülmecid Ier. Plus tard, c’est Celâl Bayar, président turc du 20e siècle, qui s’est inscrit dans cette démarche de citoyenneté civique en disant qu’il considérait que : « tout citoyen qui dit ‘Je suis Turc’ est un Turc. » Cette idée est d’ailleurs reprise dans l’article 66 de l’actuelle Constitution turque, qui décrète que « Tous ceux qui sont lié à l’État turc par le lien de la citoyenneté sont des Turcs. »

Ainsi, que leurs origines soient Bulgare ou Anatolienne, que leur peau soit blanche ou mate, que leurs yeux soient marrons ou verts, les citoyens turcs partagent pour la plupart un attachement, si ce n’est un amour, pour leur nation. Il y a d’ailleurs fort à parier que ces citoyens aux caractéristiques physiques et ethnico-religieuses si différentes ont pour la plupart un drapeau de la Turquie ou un portrait d’Atatürk quelque part dans leur foyer.

L’auteure de ce texte n’étant pas spécialiste de l’histoire ou de la politique turque, celui-ci ne se veut pas une réflexion à proprement dit, mais plutôt une réaction à l’émerveillement que peut ressentir un touriste ou un expatrié en voyant des individus d’apparence asiatique, européenne ou arabe se retrouver devant des tables remplies d’assiettes de poisson, de verres de Raki et de planches de tavla tout en partageant une langue, une nation et un héritage commun. Une belle leçon pour les pays du Nord, qu’il serait dommage de reléguer aux oubliettes à cause des tensions ethnico-religieuses qui secouent présentement le pays.

Yasmine Mehdi

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