Culture, Société

Une nuit du ramadan à Istanbul…

Plus de la moitié du ramadan est désormais dernière nous. Un mois intense de jeûne observé par les musulmans pratiquants durant lequel les nuits sont assez particulières. Aujourd’hui la Turquie vous fait vivre une de ces nuits où les Turcs ont l’habitude de se réunir pour l’iftar. A Istanbul, sur l’esplanade de Sultanahmet, une fois le soleil couché, les jeûneurs entament une soirée spirituelle et animée.

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Il est un peu plus de 19h30. La place de Sultanahmet est noire de monde. Difficile de se frayer un passage tant l’affluence est importante. Des centaines de personnes, Stambouliotes et touristes, ont envahi le quartier historique, siège de la Mosquée bleue et de Sainte-Sophie. Hommes, femmes, enfants, sont réunis dans ce lieu de rendez-vous privilégié pour l’iftar, la rupture du jeûne du ramadan.  En ce samedi 4 juillet, l’atmosphère y est plutôt détendue : on discute, on rit ou on lit simplement le Coran. Tandis que certains sont tranquillement assis un peu partout sur la place, quelques-uns sont toujours à la recherche d’un petit espace où ils pourront s’installer à leur tour.

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Mais un attroupement attire l’attention. Au beau milieu de cette cohue, une femme demande à son amie : « Tu l’as vu ? ». « Oui, je l’ai vu », répond aussitôt cette dernière, le sourire aux lèvres. Les perches à selfie sont de sortie pour tenter de filmer avec son smartphone, l’homme qui arrive, sous  les applaudissements et les sifflets, sur une scène mise en place non loin de l’hippodrome. Il s’agit de l’un des prêcheurs les plus populaires  de Turquie : Nihat Hatipoğlu. Visage affable, cheveux et moustaches blancs, ce charismatique professeur en théologie islamique et descendant d’une famille de muftis, officie tous les jours à Sultanahmet pendant le mois du ramadan. En costume-cravate, assis sur un fauteuil, il entame son prêche. Au cours de son intervention, certaines personnes dans l’audience lèvent la main pour lui poser des questions auxquelles il s’efforce de répondre. Exemple : « Est-il haram (interdit du point de vue religieux)  de faire ceci ou cela… ». C’est un exercice qu’il maîtrise bien car il est à la tête d’une émission religieuse diffusée sur la chaîne de télévision ATV. Une émission interactive durant laquelle les téléspectateurs peuvent appeler pour exposer leurs interrogations spirituelles.

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De multiples activités culturelles

Alors que le coucher du soleil approche, Nihat Hatipoğlu termine son prêche et salue chaleureusement ceux qui lui tendent la main. La masse de gens qui était venue l’écouter, s’éparpille progressivement. Avant l’heure du crépuscule, chacun se réunit avec ses proches ou ses amis, les plats apportés sont étalés sur les tables ou sur les draps que l’on a étendus sur le sol. Quand résonne enfin l’heure de la prière (akşam) qui annonce la rupture du jeûne, le volume sonore de la place diminue peu à peu : après une longue journée de privations, les jeûneurs sont bien plus occupés à manger qu’à converser.

Une fois ces derniers rassasiés, l’animation reprend de plus belle. On converge alors vers une autre grande scène où, ce soir-là, un divertissement assez particulier est proposé : le Baklava Alayı. Il s’agit de revivre une tradition ottomane vieille de 500 ans. « C’est une procession de janissaires qui avait lieu tous les 15 du mois du ramadan à l’époque de l’Empire ottoman », explique Asker Kartay, chef de la sécurité pendant l’événement. En effet, chaque année à cette période du mois sacré, de grands plateaux de baklavas étaient préparés dans les cuisines du sultan pour ses soldats d’élite. Ces derniers les emportaient et défilaient alors dans la capitale de l’Empire en entonnant leurs chants traditionnels.

Après une mise au point historique effectuée par l’historien Talha Uğurluel, des dizaines d’hommes en tenue militaire d’époque ont entamé une procession depuis le palais de Topkapı jusqu’à la place de Sultanahmet et ont investi la scène, reproduisant le cérémonial des janissaires, sous les yeux de Mustafa Demir, maire de la municipalité de Fatih.

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Ce dernier n’est d’ailleurs pas étranger à l’événement qui est organisé à son initiative. Des activités culturelles de ce type sont en effet mises en place par la plupart des municipalités des districts d’Istanbul, rythmant ainsi le « sultan des 11 mois » (Onbir Ayın Sultanı), l’autre nom du ramadan.

Au bout d’une heure et demie de représentation, le spectacle prend fin. Mais cette soirée de ramadan est loin d’être terminée. A l’animation succède la dernière prière du soir : yatsı. Les mosquées des alentours sont alors inondées de monde. Non loin de celles-ci, de longues files d’attente s’étirent devant les sanitaires; les fidèles y effectuent leurs ablutions rituelles, avant de rejoindre la prière en commun. S’ensuit ce qu’on appelle les teravih : ces prières prolongées propres au mois sacré.

Il est minuit passé mais il y a toujours autant de monde à Sultanahmet. Il faut dire qu’un concert  est programmé. L’artiste Ulaş Kurtuluş Ünlü est venu chanter quelques chansons de son répertoire folklorique.

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Un esprit de fête règne ce soir-là. De quoi ravir aussi bien les locaux que les étrangers. « On est loin de notre famille mais on vit l’atmosphère du ramadan avec tous ces gens », explique une étudiante du Montenegro assise sur l’herbe avec ses amies.

Vers 1h40, des acclamations se font entendre : Nihat Hatipoğlu est de retour pour son traditionnel prêche avant le sahur, le dernier repas précédant l’aube. A cette heure tardive, tout le monde reste éveillé pour ne pas manquer ce repas nocturne qui dure jusqu’à l’appel du muezzin. Un signal qui marque le début d’une nouvelle journée de jeûne.

Khadija Ben Hayyan

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