Environnement, International, Société

Urbanisation et démocratie : le casse-tête des métropoles

Du 25 au 27 octobre derniers se déroulaient à la Friche de la Belle de Mai, dans la ville de Marseille, trois jours d’échanges et de débats sur le thème de « La ville à l’épreuve de la démocratie ». Le colloque intitulé « Fabriquer la ville », se concentrait sur l’étude de quatre grandes métropoles méditerranéennes et européennes, Marseille, Istanbul, Hambourg et Tanger, engageant intervenants et participants à réfléchir sur les problématiques d’intégration, de convivialité et de ségrégation au sein de l’espace urbain. L’initiative de projet pluriannuel dont le premier volet avait eu lieu à Istanbul au lycée Notre Dame de Sion en mars 2013 appartient à l’association Les Amis du Roi des Aulnes, au Centre Franco-Allemand de Provence et au Goethe Institut.

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Avant de revenir sur une partie des réflexions apportées sur ces trois premières villes, il est nécessaire de mettre en lumière le contexte particulier dans lequel se trouvent ces métropoles à l’heure actuelle. Elles sont tout d’abord de plus en plus attractives et influentes sur le plan économique. Le nombre de mégalopoles globales, maillons indispensables de l’économie mondiale, est en constante augmentation; tandis que les domaines d’action des États-nations sont de plus en plus restreints. Comme le dit Fernand Braudel dans La dynamique du capitalisme, le système capitaliste a toujours été plus une affaire de villes que d’États. Ce phénomène va de pair avec, au niveau démographique, une urbanisation accélérée, surtout dans les pays en voie de développement. Depuis 2007, plus d’un habitant sur deux est citadin. Selon les données de la Banque Mondiale, le pourcentage de population urbaine en 2012 était ainsi de 72,3% en Turquie, 74,1% en Allemagne et 86,3%  en France. La ville n’a donc jamais été aussi influente qu’aujourd’hui de par son influence économique et son poids démographique. Mais parallèlement, à mesure que certaines villes s’agrandissent et se renforcent économiquement, elles sont témoins d’un affaiblissement de leur base sociale. Les pouvoirs publics sont de moins en moins à même d’exercer un contrôle de l’espace public face aux acteurs économiques internationaux qui réalisent leurs propres investissements dans ces grandes villes. Les acteurs n’y sont donc plus nationaux mais internationaux, les propriétés privées plutôt que publiques, et la marge de manœuvre des populations citadines sur ces changements urbains s’en trouve réduite. C’est ce qu’Alain Touraine nomme « la fin du social », à laquelle nous sommes en train d’assister. Ceci donne lieu, notamment dans les villes du pourtour méditerranéen à de nombreux projets d’urbanisme, maîtrisés pour certains, mais aussi parfois répondant plus à des logiques de profit que d’intérêt public et qui suscitent de nombreuses interrogations d’ordre technique, de gestion mais aussi économiques et sociales chez une partie de la population. Partant de ces constats, Ali Akay professeur de sociologie à Mimar Sinan et intervenant au colloque conclut : « d’une part depuis les années 90, les villes deviennent des centres mondiaux capitalistiques au détriment des pays. Et  d’autre part le centre du monde capitalistique se déplace vers l’Asie ; ce qui a pour conséquence notamment le fait que de plus en plus de villes asiatiques prennent le pas sur les villes des pays occidentaux, d’où les Européens qui s’installent à Shanghai ».

Les citadins de ces villes sont donc confrontés à deux phénomènes simultanés : à la fois à un développement économique et démographique fort de l’espace urbain dans lequel ils vivent, avec toutes les problématiques que ces projets urbains peuvent engendrer dans une ville d’une telle dimension, ainsi qu’à une sorte de vide de gouvernance à la tête de celle-ci puisque les pouvoirs politiques nationaux sont de plus en plus impuissants dans la maîtrise de ce développement urbain.
L’objectif de ce colloque était donc, à l’aide d’exemples concrets, de chercher à identifier un lien possible entre projet urbain et projet social, afin de permettre à terme aux habitants de se réapproprier la ville, de la « fabriquer » eux-mêmes; en somme, trouver une place pour l’expression démocratique dans ces « nouveaux territoires de la ville ».

Entre modernité et histoire : Istanbul à l’heure des choix

L’intervention de l’architecte turc Aykut Köksal illustre ici une problématique bien particulière du développement urbain, celle de la préservation du patrimoine historique. Depuis des siècles, du fait d’un déplacement de son centre ville, Istanbul a su préserver l’intégrité de son vieux centre, mais celui-ci est sur le point de connaître une transformation radicale.

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Pour comprendre ces changements, il faut remonter un peu dans le temps afin de comprendre comment le processus de mondialisation a façonné Istanbul à partir du début du 19ème siècle. A l’époque, la population de la ville ne comptait que quelques 350 000 habitants, dont l’essentiel se concentrait dans la ville intra muros, sur la péninsule historique au sud de la Corne d’Or. En parallèle, de l’autre côté, le quartier de Galata se distinguait du reste de la ville par son identité cosmopolite et constituait pour l’Empire ottoman une fenêtre ouverte sur l’Occident. Petit à petit le centre a glissé vers ce quartier, qui s’est modernisé; tandis que dans la péninsule historique l’essentiel du renouveau urbain restait lié au réaménagement des zones incendiaires du fait des nombreuses habitations en bois. L’inauguration, en 1853, du pont de Galata confirmait la perte de centralité de la péninsule historique. Plus d’un siècle plus tard, la construction du premier puis du second pont sur le Bosphore en 1975 et 1988 semble tirer définitivement d’affaire le vieux centre historique en poussant le centre de la ville en pleine explosion démographique encore plus vers le Nord.

Cependant, Istanbul est sur le point de perdre cette particularité qui avait permis la préservation de son vieux centre historique. Avec l’inauguration il y a quelques jours du tunnel sous le Bosphore, il est en passe de devenir le centre d’une métropole gigantesque de quatorze millions d’habitants. Le parcours du Marmaray, qui reliera les deux rives de la ville en prolongeant la ligne de métro asiatique, de Üsküdar à Yenikapı, passera en effet directement au cœur de la péninsule. La voie ferrée, qui traverse Istanbul d’Est en Ouest fera de la ville intra muros la principale interconnexion des transports urbains et donc l’un des principaux pôles d’attraction de la mégapole.

Ainsi, selon M. Koksal, cela rendra difficile, voire sans doute impossible la préservation des monuments de la vieille ville. Istanbul intra muros deviendra peut-être, avec cent cinquante ans de retard, le centre d’Istanbul, mais à quel prix ?

Marseille : une gentrification à marche forcée ?

La ville de Marseille illustre parfaitement les enjeux et difficultés du renouvellement urbain, comme l’a expliqué l’économiste Patrick Lacoste.
Dans les années 1990, de vastes plans de réaménagement ont été mis en place dans la cité phocéenne dans le but notamment de réhabiliter certains quartiers de la ville qui risquaient de tomber dans l’insalubrité. Une des méthodes utilisées et fortement décriée par l’intervenant a été celle de la défiscalisation immobilière. Celle-ci consiste à accorder, pour les citoyens imposables au-delà d’un certain seuil, un remboursement d’une partie des travaux de rénovation des immeubles qu’ils possèdent. Mais, si cette méthode a permis de stimuler la rénovation de nombreux vieux bâtiments, elle a aussi poussé au départ toute une frange de la population qui ne disposait pas des revenus nécessaires pour bénéficier de cet avantage fiscal. Par ailleurs, le deuxième choc qui a frappé Marseille est l’achat par le fonds de pension américain Lone Star, en 2004, de la rue de la République ; plus grande propriété unique d’Europe sur une rue. Encore une fois, une partie de la population n’a pas été prise en compte dans ces nouvelles logiques de réaménagement, répondant plus à une nécessité de rentabilisation d’investissement pour le fonds de pension, qu’à une volonté de création de logements sociaux par exemple.
Si l’on se penche sur la carte de répartition des revenus dans la ville de Marseille on peut constater que les écarts sont aujourd’hui très marqués entre quartiers. Une sorte de Metropolis à l’envers, où les population « d’en haut », celles des quartiers Nord perchés sur les collines face à la mer, ont parfois des revenus de l’ordre du seuil de pauvreté, voire en-dessous. La gentrification à Marseille ne s’est ainsi pas faite à pas feutrés, mais de façon spéculative et massive et n’a pu empêcher un phénomène de ségrégation par niveaux de vie au sein de l’espace urbain.

Hambourg ou le dilemme de l’intégration des minorités

Le souci d’intégration des minorités, religieuses comme ethniques, est toujours latent dans les enjeux urbanistiques. C’est ce qu’a illustré l’économiste Michael Koch en évoquant les résultats d’une récente étude réalisée par l’Open Society Institute, nommée «At Home in Europe Project », sur l’intégration politique, sociale et économique de la communauté musulmane dans la ville de Hambourg. Réalisée pendant plus de deux ans, elle s’est menée en observant la vie quotidienne des Musulmans, mais aussi des non Musulmans, du quartier Hamburg-Mitte. Ce dernier a la particularité de connaître une forte tradition migratoire et une grande diversité culturelle. En effet, près de 30% de sa population est issue d’un contexte migratoire et le quartier héberge environ un tiers de la population musulmane de la ville. Les résultats obtenus par les sondages sont assez surprenants compte tenu des apparentes bonnes relations entre communautés entretenues dans ce quartier.

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Deux observations sont assez révélatrices. Tout d’abord, il a été constaté qu’alors que la population musulmane avait fait preuve d’une forte capacité d’adaptation et s’identifiait à leur ville, seulement 13% des interrogés se considèrent comme Allemands. D’autre part, même si la majorité d’entre eux déclarent faire confiance à la police et à la justice pour assurer leur sécurité, les Musulmans font l’objet au quotidien de diverses discriminations de la part de ces mêmes pouvoirs publics.

Ainsi donc, quand bien même l’intégration d’une communauté peut sembler réussie dans un quartier comme celui d’Hamburg-Mitte, les acquis concernant l’intégration des communautés et la lutte contre la discrimination restent toujours fragiles. Les interrogations sur la symbolique de la représentation des communautés au sein de l’espace urbain y sont aujourd’hui encore d’actualité.

Régénération et recomposition urbaine : quel rôle pour la culture ?

Quelle légitimité accorder aux opérations culturelles dans l’espace urbain et comment intégrer l’art et la culture dans l’approche technique du territoire ? Telle est la question que s’est posée Nathalie Berthau.
On peut donner deux grandes définitions à la culture. La première est d’ordre sociologique et anthropologique. Il s’agit de tout ce qui revoit à notre identité, nos représentations et notre sentiment d’appartenance collective. La deuxième est plus artistique, c’est à dire réduite à la notion de production artistique qui prévaut en général dans les milieux professionnels de la culture. En ne prenant en compte que la seconde, sans intégrer la première, on entre dans le domaine de l’excellence artistique.
C’est bien ce reproche que fait l’intervenante aux politiques culturelles qui ont été adoptées dès les années 1980 par les pouvoirs publics lorsque les sciences du territoire – géographie, urbanisme, etc – ont commencé à s’intéresser aux arts de la rue. Pendant ces années, dans un contexte de compétition économique, touristique et urbaine entre les villes, on n’a pu s’empêcher de tomber dans un écueil : celui d’une appréhension marketing de la culture. C’est ainsi qu’ont vu le jour des projets tels que Marseille-Provence 2013 où certaines expérimentations artistiques mises en place dans les quartiers nord par exemple, n’ont pas été comprises par une partie de la population.
Pourtant, des pratiques créatives sont bien présentes dans ces espaces urbains. BMX et hip hop par exemple sont autant d’usages qui marquent, sociologiquement et artistiquement, la relation de ces habitants avec leur quartier. Il semble donc bien possible d’adapter la création artistique à l’espace urbain, en intégrant les deux définitions complémentaires de l’art. Un pas reste donc à franchir, celui d’un décloisonnement et d’une collaboration entre spécialités, artistes et spécialistes de l’aménagement du territoire.

Mireille Sadège & Justine Babin
Photos Hermine Ride

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